Tuesday, June 05, 2007

Un pas furtif sur la route de la soie...

L’exercice d’écriture auquel ici je m’attelle est plus périlleux qu’à l’accoutumée. Périlleux à deux titres. Le premier car il consiste à traduire un sentiment nouveau sur l’Afghanistan, sentiment qui est né en moi ces derniers jours et que je détaillerai plus loin. Le second, car au delà même de l’immense répertoire de la sémantique française, il y a des moments ou seuls l’ici et le maintenant peuvent emporter la certitude d’un partage accompli. Et si j’ai eu déjà le privilège de traverser quelques unes des merveilles de cette planète, celle qui s’est offerte à moi il y a quelques jours concoure au rang des écrins qui changent une vie.
Ce texte et les clichés qui l’accompagnent seront sertis cependant des limites imposées par le bon sens qui doit prévaloir lorsqu’on fait ce que je fais ici et que l’on travaille pour l’Institution à laquelle j’ai la chance d’appartenir.
Le voyage requiert de celui qui le commence la dualité de l’acteur et du spectateur. L’acteur saura animer l’humain, pour faire naître des compagnons de voyages ces moments intimes d’échanges et de silence. Le spectateur saura, quant à lui, se laisser gagner par les musiques sans note des partitions d’une nature qui fait battre le cœur d’un homme.

Partis vers le nord, sur une longue route asphaltée qui relit Kaboul à Mazar-I-Sharif, par un de ces matins merveilleux que seul offre ce printemps afghan, nous fumes brefs à bifurquer sur une chemin poussiéreux en direction de Bâmyân. Le ciel est d’un bleu pur et soutenu. Le soleil est encore assez bas pour que chaque contraste de couleur s’exprime avec la plus fine acuité. Le halo de poussière kabouli est déjà loin derrière. Depuis Kaboul, la route s’est enfoncée dans cette immense plaine entre les montagnes des districts de Bagram et de Charikar, serpentant dans les vignes, longées de petites boutiques, de maisons de briques. Déjà les montagnes affichent leur aridité et exposent une palette fournie déclinant l’ocre sous toutes ses pigmentations.

Notre voiture s’enfonce alors dans un ruban vert au creux des vallées, dans l’intimité d’une végétation baignées des eaux pures et fraîches venue des dernières neiges qui recouvrent les cimes. Passant d’un côté et de l’autre de torrents, franchissant les ouvrages d’irrigation qui domptent la gravité pour nourrir les semences, c’est au salut des afghans que nous répondons avec respect, courtoisie et tradition. Chacun s’affère aux champs à donner forme aux sillons, aux ouvrages d’irrigation pour faciliter l’écoulement des eaux. D’autres ont commencé leur marche pour se rendre à l’école ou au village le plus proche pour y vendre ou acheter l’indispensable vital. Moi qui jusqu’ici n’avait connu que la ville, me voilà sans ambages plongé dans la ruralité afghane, celle des couleurs, de la simplicité, celle qui offre à celui qui la veut, qui l’accepte avec l’humilité du voyageur étranger. La magnificence d’un pays, telle que la bas, ailleurs, chez nous elle n’apparaît déjà plus. J’entraperçois au gré des ravins qui s’enchaînent, et des tableaux qui marquent mon cristallin, le lien qui attache chacun des afghans à la terre, à l’origine, à ces montagnes. Et s’impose à moi doucement l’explication simple et sereine de la sainteté d’une terre.

Plus nous montons en altitude, plus nous croisons le trafic des minibus, des camions descendant le charbon de bois d’une province frontalière, des ânes montés, des mules fardées des fruits du labeur. En retrait des hameaux de maisons de terres aux toits plats, flottent au vent les drapeaux verts des sépultures des êtres chers récemment partis. Les vents dominants doivent se faire plus fréquents, la cime des bouleaux et des peupliers pointent vers l’ouest comme le regard de celui qui s’éloigne.

Je repense ici à ces vallées de l’atlas marocain, ou le ruban aqueux nourrit la vie des hommes au milieu d’une aridité alpine de pierres et de terre. D’heure en heure, entrecoupées de quelques arrêts de thé et d’inspirations, nous arrivons à la passe de Shibar, qui ouvre les portes du plateau du même nom, ou les steppes vertes à perte de vue remplacent les biseaux tranchant des montagnes des contreforts de l’Hindu-kuch. Descendant des gorges de Shumbol, nous arrivons à Bâmyân après 8 heures de routes. 2500 mètres d’altitude. Mes yeux se sont fixés sur mille et un détails, j’aimerai tant pouvoir restituer ce voyage à celui qui n’en est pas.
Et ici de ne citer que l’autre voyage dans le monde de ceux qui ont été nos hôtes et qui ont su par leur accueil, leur amitié, leur sourire, sans oublier leurs poissons de rivières frits, parfaire ce spectacle de la touche insensée.
Bâmyân. Je fais ici mon entrée pour la première fois et sans une certaine émotion sur la route de la soie. Bâmyân inscrite au même rang dans mon imaginaire que Dunhuang, Samarkand ou Andijan.

J’ai rêvé bien des fois des steppes de Mongolie sans jamais pour le moment les avoir foulées et c'est l'Afghanistan qui m'offre ses frissons. Et c’est après une nuit de repos, à travers ces étendues bouleversées, entre rafales de neige et éclaircies grandioses que nous sommes repartis vers ce que certains de ce monde ont classé au patrimoine mondial de l’Humanité, les lacs de Band-I-Amir. Quelques photos donneront peut être à certains l’impression plus précise d’une nature absolue, de la magie des temps qui ont su conservé ce qu’aucune main n’aurait su dessiner, aucun esprit illustre imaginer.

Et pendant trois jours, se sont enchaînées les vallées de Kakrak, d’Agdahar-I-Sorkh Dar, la cité de Shahr-I-Zohak, Bâmyân, ses bouddhas et son habitat troglodyte et tout cela sur fond de contreforts de cette chaîne de montagnes qui raisonne comme un gong dans l’esprit du nomade. Et au firmament de la beauté scintille la force de ceux et celles qui arpentent ses chemins escarpés.

Je finirais ici en laissant à chacun le libre voyage à travers son imagination. Voguer en espérant que chacun de ceux qui entreprennent ce voyage sait mettre toute son humilité, son respect et son écoute dans la rencontre de l’autre. Je mesure aujourd’hui à quel point j’aurai eu la chance de côtoyer une fraction même infime des hommes de ce pays et à quel point je leur suis redevable de l’envie qu’ils me donnent de revenir ici, à Kaboul, à Kandahar ou ailleurs.


Fin du 11ème mois passé en Afghanistan et déjà se profile un autre continent....

Amitiés
Vincent

PS : Par souci premier de respect des traditions et règles d’Islam, et par respect des règles qui nous sont proposées, seules quelques photos et sans personnage seront sur mon album en ligne.

Sunday, April 22, 2007


Il est des moments, seuls connus des marins expérimentés, pendant lesquels il faut mettre le bateau à la cape, seule allure à même de sauver le navire d'une tempête passagère... Alors je vais laisser l'espace de quelques jours mon navire se ralentir d'une encre flottante, les voiles bordées, à contre, prêt à faire face à la vague, en fuite mais avec toute l'assurance de ne passer la proue sous une masse d'eau meurtière....



Saturday, March 24, 2007

Làs bas, dans la province du Punjab

Je le confesse. J’ai bien essayé d’esquiver la légende textuelle que je dois aux quelques images glanées dans les ruelles de Lahore par l’illustration d’un autre voyageur. Vainement, j’ai feuilleté les pages du Web en quête d’un poème, d’un récit de voyage ou d’un extrait de conte, sans rien y fixer de déterminant. Kipling y laissa pourtant une trace avec son poème « If » tant et tant repris. Louise Brown, quant à elle, y tient peut être une chance de prix Femina ou celui des lectrices du magazine Elle avec son dernier récit « Les danseuses de Lahore ». Quant à Muhammad Iqbal, je ne trouve pas d’écrits qui me satisfassent, purifiés qu’ils seraient des références au nationalisme ; après avoir été spectateur des cérémonies quotidiennes tristement désopilantes, bien que parfois burlesques, de baissé du drapeau à la frontière IndoPakistanaise.

Lahore grouille d’histoires mystiques dans la brume d’une réputation sulfureuse. Et la ville se vie selon. Elle est à l’instar de ces berceaux historiques. Une urbanisation éclectique sertie le joyau d’une cité d’empereurs, de maharadjas, de princesses, et autres courtisanes. La vieille ville dans son corset de briques rouges, abrite le calme de la mosquée Badshahi et du Fort Shahi Qila. Perfections géométriques, magies architecturales, ultime maîtrise de l’air, de l’eau et des couleurs, quintessence du savoir être, religieux et social.


Et dans cette apparente sérénité empruntée à la sagesse du bouddha ou du prophète, une vie de fourmilière humaine se déroule sous mes yeux. Animée par la dualité solaire du rythme de cette vie fondamentalement, culturellement inscrite à l’échelle du jour qui passe, le reste n’étant que salut, réincarnation, et volonté d’Allah. Dans les ruelles étroites, protection providentielle contre les températures caniculaires, une multitude de petites échoppes s’enchaînent. Les bouchers débitent à coup de hache sur des billots du bois les poulets et moutons. Les tapissiers roulent dans un geste délicatement précis les rouleaux de tissu multicolore pour attirer le regard de la passante exigeante. Les pâtissiers font bouillir l’huile de friture ou les marmites de lait dans des récipients aux couleurs chaudes de cuivre et d’étain ou dorent les biscuits aux arômes épicés. Le vendeur de légumes présente au passant ces aubergines les plus charnues, ces fraises les plus rouges, et prend soin de semer sans arrêt les gouttelettes d’eau qui donneront à la menthe coupée quelques heures supplémentaires de fraîcheur. L’épicier lisse le dôme de poudre colorée qui indique au passant le contenu des sacs d’épices alignés au soleil de sa devanture. Chaque ruelle joue le rôle d’une frontière virtuelle qui sépare la ville en un échiquier géométrique ou chaque case concentre l’ensemble des boutiques qui partagent la même activité. Et chacun de mes sens, encore et toujours, bondit dans l’inconnu à chacun des croisements. Le temps paradoxalement est resté figé dans une tornade de sonnettes accrochées au charrues, de clochettes qui raisonnent de l’intérieur des temples, du chant des enfants récitant les versets du coran dans les madrasas.


Lahore est une merveilleuse machine à voyager dans le temps et agrippé sur le siège arrière d’un rickshaw, je passe de la période mongole, à une ville du 21ème siècle, d’une atmosphère coloniale britannique à la magie envoûtante des qawwali (chants dévots musulmans), du triste classicisme anglican à l émancipation spirituelle soufie.


Lahore fait partie de ces creusets d’Asie centrale ou se fondent les courants qui l’ont depuis toujours traversée comme se rencontrent plus au nord les torrents descendus de l’Hindukush et du Kakarokam et fertilisent les plaines du lointain sud. Mais hélas les pastels du tableau sont meurtris des maux trop souvent rencontrés d’une modernité qui s’impose. Les vraies larmes d’un hippopotame dans la cage d’un zoo qui n’a de style victorien que les dernières ruines d’un passé déchu accompagnent dans l’errance le regard des vieux dépassés par le temps, même présent. Si l’appel à la prière pouvait être chanté autrement que par une mécanique criarde en plus d’être défaillante.


Seuls le silence et la sérénité devraient être prosélytes, une fois passées les portes de fer forgé des mosquées ou des patios intérieurs ombragés par des arbres centenaires.


Alors n’en déplaise à beaucoup, ce n’est pas Kipling qui a bien des égards aurait du faire prudence, mais c’est à l’homme de Lahore que revient le mot du silence :


Ici.


Je l'ai rencontré
A Lahore par hasard
Il vivait dans la mosquée
Comme d'autres dans les gares

Je l'ai regardé
Le sourire en défense
Il voulait seulement parler
Des choses d'importance

Ici ici
On essaye d'être deux
Ici ici
Tant d'amour au feu

Souvent il m'écrit :
"Est-ce que tu pries ton dieu ?
Etes-vous femme et mari ?
Est-ce que tu es heureux ?"

Il n'a rien à lui
Que ces questions d'urgence
Il ne manque rien à ma vie
Juste y trouver un sens

Ici ici
On invente des jeux
Ici ici
Pour vivre avec ce bleu

Ici ici
On essaye d'être deux
Ici ici
Tant d'amour au feu

(Poème de Gildas Arzel)


Fin du 8éme mois à Kaboul

Photos:
http://fr.pg.photos.yahoo.com/ph/vinceball/my_photos

Monday, March 05, 2007

Tu es un homme si tu es fort...

Nouakchott, Mauritanie, 2004

Je rentre à l’instant de la plage. Je suis encore au volant de ma voiture, garée, moteur éteint, devant la maison que j’habite à Nouakchott. Seul. Je suis un peu perdu dans mes pensées. Je suis complètement sonné. Ecrire, l’écrire.

Ce fut Jean Jacques, médecin de la coopération française et ami, qui, le premier, me parla de Francisco. Il me téléphona un après midi pour me signaler ce couple dont le mari avait été diagnostiqué séropositif après un dépistage réalisé dans le cabinet d’un médecin privé. En absence de centre de dépistage fonctionnel à Nouakchott et a fortiori de prise en charge structurée des personnes vivant avec le VIH/Sida, le nombre de cas identifiés dans le secteur privé commençait sensiblement à croître. Malgré quelques initiatives personnelles permettant à un petit nombre de patients de bénéficier d’une prise en charge à Dakar, la lutte en Mauritanie était circonscrite à quelques balbutiements. Du désert des consciences et de l’ombre des culpabilités sortaient de plus en plus de femmes et d’hommes, souvent hélas à un stade déjà avancé de la maladie. Ceux qui n’étaient que statistiques, acronymes et populations cibles sur quelques lignes de documents de projets et de politiques nationales avaient enfin un visage.

Francisco et Marenda son épouse travaillait pour un expatrié portugais, Antonio. Antonio, je ne le connaissais pas, je savais tout juste qu’il officiait comme expert auprès du Directeur du Parc National du Banc d‘Arguin.

Ma première pensée fut orientée vers un réflexe simpliste de solidarité de marins. Un peu naïvement, certes, moi qui ne suis qu’un piètre navigateur, amateur épisodique d’océans. L’idée que ce couple, que je pensais être imraguens, puisse être victimes de cette maladie me choqua, sachant le relatif isolement de ces populations dans le Parc National. Mais après tout, pourquoi pas ? Les imraguens sont les habitants, principalement pêcheurs, du banc d’Arguin, une aire marine protégée située le long des côtes mauritanienne, un parc national classé au patrimoine mondial de l’Humanité, fantastique terrain de jeu pour oiseaux migrateurs, poissons du grand large (courbines, tiofs, dorades coryphènes, mulets) et autres dauphins. Ces pêcheurs naviguent sur des lanches à voile, bateaux à fonds plats, au gréement aurique - le moteur est interdit dans cette réserve. J’avais été fasciné par cet endroit dans lequel je m’étais rendu à plusieurs reprises avec Xavier, Xuan, Anne Sophie, Manu, Patrice et Tania.
Mais le Sida ici ? Etait-ce déjà la première conséquence de la route en construction qui allait bientôt relier Nouakchott à Nouadhibou passant le long de la frontière orientale du Parc National ? On sait qu’une route engendre du passage, du commerce, des routiers, une certaine forme de tentation pour certains de quitter leurs activités ancestrales pour tenter fortune le long de ces rubans d’asphaltes mais hélas agit aussi comme facteur accélérateur des vecteurs de maladies infectieuses.

Le quiproquo cessa quand j’appris que Francisco et sa femme n’étaient nullement originaires du Banc d’Arguin, mais venaient de Guinée Bissau.

Bien évidemment, il me sembla naturel de leur venir en aide, d’autant que nous avions depuis peu quelques traitements anti-rétroviraux à disposition, espoir de survie dans un environnement sanitaire si fragile et incertain, pourquoi ne pas dire précaire ?

Antonio, soucieux de l’état de santé de ce couple et notamment de Francisco qui enchaînait infections sur infections, me demanda si le médecin qui travaillait sur le programme de dépistage et de prévention du Sida dont je m’occupais à Kiffa - et qui a avait été spécifiquement formé sur la prise en charge des personnes vivant avec le VIH - pouvait les voir en consultation, ce qui fut sans problème organisé dans les locaux de la Croix-Rouge Française.

Je me souviens de cette première entrevue, une fin d’après midi, douce et éclairée d’un soleil qui déjà se posait sur la ligne de l’horizon. Francisco arriva un peu péniblement, la démarche chaotique et lente dans l’ascension des quelques marches qui montaient au premier étage de la maison où se trouvaient les bureaux de la délégation. Marenda et Florencia, leur petite fille de quelques mois, l’accompagnaient, se tenant juste derrière cet homme qui ne demandait qu’à retrouver sa fierté et le rythme simple et lent d’une vie africaine. Francisco et Marenda ne parlaient que très peu le français mais le comprenaient assez bien, s’exprimant avec un accent chantant à consonances portugaises.

Dans l’arrière salle de la Croix-Rouge, avec une voie mélodieuse, alternant les sourires, les rires et les attitudes plus sérieuses d’un thérapeute le Docteur Abderrahmane prodigua quelques soins, après avoir émis un diagnostic syndromique sommaire faute de pouvoir in situ faire les investigations nécessaires.

Finalement, la donne était simple. Marenda semblait bien portante, sans infection opportuniste. Florencia illuminait par son sourire, sa beauté inouïe, ingénue mais bien sûr ne pouvait comprendre les enjeux du moment et la bataille qui semblait devoir se dérouler. Voir cette unité, ce bonheur familial dans les yeux de ses deux parents me serrait le cœur. Francisco et Marenda, se jetaient des regards furieusement amoureux. Francisco à l’évidence vibrait d’admiration pour sa si belle épouse. Miranda, elle, étincelait de la fierté d’être aimée. Ils étaient tout deux dépositaires de cette histoire d’amour qui avait pris racine dans leur enfance. Tous, je crois, avions l’espoir que cet épisode finirait rapidement. Que bien que le visage de Francisco fusse marqué des stigmates d’un futur compromis, il retrouverait sa bonhomie, la vaillance et la force masculine rassurante que requièrent les coutumes africaines.

Pour Francisco, des analyses complémentaires furent effectuées et les antibiotiques prescrits de façon à commencer une chimioprophylaxie des infections opportunistes, infections à traiter avant toute mise sous traitement anti-rétroviral.

Ce n’est que quelques semaines plus tard que je revis Francisco.
Antonio m’appela un matin alors que je prenais mon petit déjeuner à la Palmeraie avec Jean Jacques, dans les derniers jours de son séjour Mauritanien. L’état de santé de Francisco avait brusquement chuté et il devenait donc urgent de le faire examiner par un médecin qui venait du Sénégal une fois par mois, médecin du Centre de Traitement Ambulatoire de Dakar, mis en place il y a quelques années par la Croix-Rouge française. Je donnais donc rendez vous à Antonio dans les locaux d’une ONG mauritanienne qui accueillait ce médecin. Je patientais quelques minutes avant de voir Antonio arriver dans sa Mercedes noire, que l’on croirait tout droit sortie d’un vieux film des années cinquante ou d’une collection d’un fou passionné. Seule Mercedes noire à Nouakchott, d’une propreté intacte, la carrosserie étincelante rescapée des conduites locales anarchiques.

Francisco était assis à l’arrière du véhicule. Nous avions pris soin de prévenir que Francisco arrivait dans un état plus que fébrile et donc qu’il serait bon qu’il puisse passer rapidement dans la file des consultations. Nous le fîmes asseoir sur une chaise dans l’entrée en attendant que la consultation se libère. Etrange, ce lieu miteux de consultation, pour une maladie si compliquée. Nous étions en plein débat sur le rôle des ONG – notamment les organisations confessionnelles - dans la prise en charge des malades. La veille, j’avais eu une réunion avec certaines d’entre elles pour renouer le dialogue. Essayer à tout prix que chacun accepte son rôle, dans une chaîne d’intervenants ou les complémentarités sont de mises, ou l’intérêt des malades doit primer sur toutes les stratégies – parfois plus que douteuses - de captation des fonds des bailleurs.
Même si la prise en charge se devait d’être du ressort médical dans une structure médicalisée, il fallait pour le moment faire exception et accepter ce système bancal et provisoire.

L’atmosphère étrange devint soudainement grave. Une certaine agitation envahit le petit couloir. Une femme suffoquait et se mit à vomir dans un renfoncement, juste derrière nous. Assise par terre, je ne l’avais pas remarquée vêtue d’une melaffa noire pour cacher son identité mais aussi sa honte. Une autre de ces ombres qui combat au corps à corps cette maladie bien vivante et si tenace. Les regards étaient bas, les personnes humbles. Les bureaux étaient remplis de deux douzaines de personnes qui attendaient leur tour, une hypothétique providence d’un salut rédempteur. Antonio me fit la remarque quand nous fumes sortis, que toutes les ethnies et probablement toute les zones du pays étaient représentées.

La lutte pour la mise en place d’une structure dédiée ne pouvait donc attendre plus longtemps. Il fallait donner sans conteste un coup de pied dans la fourmilière de tout ce petit monde soi-disant concerné qui se perdait en conjectures, en écritures de plans quinquennaux, de concepts très (trop ?) onusiens, et qui de séminaires en ateliers avaient oublié, faute d’être sur le terrain, la réalité sordide de ces consultations et du quotidien de ces femmes et hommes en souffrance.

Une fois Francisco entré dans la salle de consultation, je saluais le médecin sénégalais que je connaissais et me retirais pour ne pas gêner.
Francisco fut hospitalisé dans la foulée. Les infections opportunistes le rongeaient petit à petit en réduisant à concurrence les forces qu’il lui restait. Quelques jours plus tard, lors d’une de mes visites, Francisco m’expliqua qu’avant, il pesait 90 kilos et qu’il était un homme fort. En Guinée Bissau, le dicton dit « tu est un homme si tu es fort ». Francisco allait devoir se battre pour se persuader qu’il pouvait le redevenir. J’avais sous-estimé l’importance de ce combat contre les croyances ancestrales, les dictons qui se murmurent sous les cases et tout ce qui fait que la vie en Afrique se déroule souvent selon des codes bien éloignés de notre rationalité occidentale.

D’un côté, j’avais avec moi à la Croix-Rouge un médecin formé, jeune, battant mais qui travaillait à 700 Kms de la capitale mais qui ne pouvait pas être à Nouakchott en permanence. De l’autre nous devions Antonio et moi faire face à un fonctionnement hospitalier tel qu’on le rencontre souvent en Afrique : les actes ne sont pas payants mais les services hospitaliers sont dénués du minimum d’équipements et de consommables, à charge pour le malade de fournir, gants, coton, alcool, seringues et même la feuille qui sera scotchée au mur – si la peinture veut bien tenir – pour y inscrire la courbe de température. La rémunération des personnels reste à la charge des établissements hospitaliers, et indirectement du budget de l’état. Des médecins rémunérés à peine trois fois le seuil international de pauvreté, des infirmiers, idem. Comment pourrait on alors leur en vouloir de n’aspirer qu’à faire le minimum en secteur public et se hâter ensuite pour rejoindre les structures privées où ils gagnent 15 fois le seuil de pauvreté en une après midi ?

L’hospitalisation de Francisco fut pour moi une période de contrastes. A la fois elle me fit désormais voir la réalité des choses, moi qui me disais, quelques temps auparavant, que j’étais trop loin des patients et bien en voilà un qui m’en rapprochait et de quelle façon. Donc d’un côté j’apprenais ce qu’est une hospitalisation, comment fonctionne un hôpital dans un pays en voie de développement. De l’autre j’apprenais ce qu’est la lutte contre cette maladie à laquelle se greffe une lutte pour obtenir le minimum de soins, d’attention de la part d’un personnel de santé aux qualités humaines et professionnelles très inégales. Et tout cela concourrait à ma détermination pour faire avance le projet de Centre de Traitement Ambulatoire de Nouakchott, supporté par la Croix-Rouge française et aidé si précieusement par Jean Jacques et quelques autres Don Quichotte de la coopération française, de la banque mondiale, de la région Ile de France et de quelques mauritaniens qui avaient bien voulu reconnaître l’urgence et l’expertise.

Francisco était seul dans sa chambre alors que des places étaient disponibles dans les pièces contiguës ou les malades étaient regroupées. Forcément, sur son dossier était inscrit au marqueur HIV Positif…

On parlait alors de stigmatisation. La voilà. Un malade du Sida ne pouvait être mis avec les autres malades, l’ignorance, du personnel médical était patente et donc il ne pouvait comprendre ni les enjeux de la discrimination, ni la philosophie avec laquelle il faut traiter de tels patients. Mais ce n’était pas grave et finalement je trouvais que c’était mieux comme cela. Nous étions plus au calme avec Francisco. Marenda, qui venait tout les jours avec Florencia, y trouvait un lit pour allaiter, se reposer et comme nous devions parler un peu fort à Francisco dont l’ouïe baissait, cet isolement providentiel nous à évité d’éventuelles récriminations des autres patients et de leurs accompagnateurs.

Le parcours de Francisco depuis son entrée à l’hôpital était chaotique. Il oscillait entre un état lucide, conscient, parfois même plaisantant et drôle, et un état de rechute fiévreuse, pendant lequel son regard était ailleurs, son expression orale diminuée, son moral plongeant. Ne pouvant assurer seul les actes les plus simples synonymes universels de liberté et donc de dignité.

Je me suis souvent emporté – et parfois sans ménagement et je le regrette aujourd’hui – contre certains personnels médicaux en oubliant l’essentiel. Ombres paupérisées du système de santé, les personnels médicaux fournissent un travail à la hauteur des quelques dizaines d’euros qu’ils touchent chaque mois. J’ai souvent eu le sentiment que certains avaient oublié même qu’une tâche leur était dévolue avant même d’avoir des devoirs et d’être conscient de la qualité de leurs actions. Le manège des postes était impressionnant : entre les médecins de garde, les médecins du service, les infirmiers du service et leurs homologues de garde, les personnels de salle et autres hommes et femmes en blouse auxquels il était impossible d’attribuer un travail ou une fonction correspondant à l’étiquette de leur uniforme. Je ne suis pas fils et petit-fils de médecin pour rien, et la haute idée que j’ai des serments, éthiques et autres comportements empathiques attachés à ces professions fut constamment, quotidiennement, mise à mal.

D’examens biologiques en examens biologiques accomplis dans un laboratoire privé, seul à même alors de fournir une rapidité et une qualité de travail optimale, Abderrahmane poursuivit le long travail d’élimination de ce que pouvaient être les causes de la fièvre, des oedèmes des pieds, des tremblements, etc.… Paludisme, paludisme neurologique, hémocultures, ponctions lombaires, ancienne tuberculose, péricardite, hépatite, analyses sanguines, rénales, tout fut méthodiquement passé au crible et les examens s’enchaînèrent. Après une dizaine de jours, la fièvre tomba, les traitements administrés semblaient faire effet.

Je n’avais cure des considérations de santé publique sur la nécessité de tous ces examens dans un système de soins de base, Francisco était notre Ami. Il serait temps plus tard de définir le paquet de soins offert aux patients d’une future structure.

Aucun suivi n’était effectué par le personnel médical. Un traitement antibiotique qui aurait du faire l’objet d’une régularité dans l’observance pendant simplement quelques jours était quasi impossible. Les médecins de garde prenaient leur service en retard et donc sans pouvoir avoir le moindre échange avec le médecin de jour. Les infirmiers pareils. En l’absence d’Abderrhamane, personne n’était donc au courant des traitements, le cahier n’étant à jour qu’en fonction du bon vouloir du personnel…Seuls les petits bouts de papiers faisant office d’ordonnance et conservés précieusement dans un sac en plastique pouvaient être utilisés pour informer le manège des blouses blanches. Ils permettaient la reconstitution minutieuse du fil de vie que Francisco n’abandonnait pas.

Petit à petit, jour après jour, les fièvre se firent plus espacées, Francisco retrouva une expression plus vive, des paroles moins mâchées, un regard plus soutenu. Ce n’était plus l’infini dans le regard des autres qu’il regardait. Il était essentiel qu’il boive et s’alimente pour en terminer avec les perfusions et pouvoir ainsi être de retour chez lui. Francisco commença à se nourrir à nouveau, par petite cuillère, comme un enfant, comme son enfant.
Antonio et moi nous nous relayions malgré des emplois du temps chargés pour pouvoir passer plusieurs fois par jour et nous assurer sans trop interférer avec le staff médical que le minimum, recommandé notamment par Abderrhamane lorsqu’il repartait en brousse, soit fait. Marenda et Florencia chaque jour, passaient de longues heures assises sur un autre lit. Florencia à jouer comme elle pouvait, entre deux siestes.
Ici comme ailleurs, la famille est indispensable au bon déroulement d’une hospitalisation. C’est elle qui apporte à manger, achète les médicaments et consommables, c’est elle qui réconforte, c’est elle qui permet au malade de garder sa dignité.

C’est maintenant que le pari sur la vie commence.

Décision est prise de ramener Francisco chez lui. Il s’alimente, boit régulièrement, certes au prix d’efforts parfois douloureux, mais démontrant à l’évidence sa compréhension de cette impériosité.
Antonio a fait construire une petite maison avec chambre et salle de bain à l’arrière de sa propre maison afin que Francisco et sa famille puissent y vivre. Ils ont le jardin pour eux. J’habite de l’autre côté du mur.

Depuis quelques jours, la petite famille se réinstalle et prend ces marques après ces deux semaines passées à l’hôpital. Une petite terrasse est recouverte de quelques matelas afin que Francisco puisse rester dehors, à l’ombre des arbres. Ils sont entourés d’Antonio, d’Amadou le cuisinier, de Tierno et des quelques gardiens des maisons alentours qui viennent le saluer. Un infirmier vient une fois par jour faire les injections. J’essaie aussi d’être là.

La fièvre a disparu. Seul reste une douleur lancinante dans les membres inférieurs qui aux dires de Francisco le brûle et l’empêche de dormir. Son état de santé s’améliore jour après jour mais son état de fatigue et de lassitude s’aggrave.

Antonio est parti en vacances depuis deux jours. Tout a été méticuleusement organisé pour que Francisco ne manque de rien. Je suis passé plusieurs fois chaque jour. Francisco me parle désormais inlassablement de la bête intérieure, de celle que chez lui les vieux savent extraire du corps. Nos regards se fixent l’un dans l’autre. Francisco est un sale caractère, un type un peu têtu et qui doit s’en remettre à une autorité sans laquelle il décide au gré de ces humeurs. Ni le médecin ni moi-même ne pouvons être cette autorité. Seul Antonio possède ce pouvoir émanant d’une relation profonde, ancienne, d’une langue commune.

Hier, j’ai accompagné Marenda pour faire une prise de sang en vue d’un bilan initial, préalable à une éventuelle mise sous traitement anti-rétroviral si ces caractéristiques biologiques le justifient. Une autre femme est entrée au même moment. Si fragile, si fébrile, si faible. J’ai senti la crainte dans les yeux de Marenda,

Ce matin, je suis arrivé exceptionnellement à huit heure pour vérifier que Marenda comprend quel médicament elle doit donner à l’aube à Francisco. Je suis stupéfait de voir que des valises sont prêtes, la télévision est emballée, la petite maison au fond du jardin balayée, rangée, comme avant un départ en vacances. J’ai déjà parlé au frère de Francisco hier, sur l’importance d’être patient, d’enchaîner les traitements avant une médication anti-rétrovirale. Ce matin, je réitère donc, avec patience et détermination, mon couplet sur la nécessité de faire confiance au Dr Abderrahmane qui l’entoure, de se donner du temps, encore quelques jours, au plus deux semaines. Je décide même avec Abderrahmane de lui donner des antalgiques et un somnifère afin qu’il puisse dormir et que les douleurs diminuent.

Je fonce à la pharmacie et à 10 heures suis de retour. Une fois les médicaments avalés devant moi, je retourne à mon bureau.

Midi. La secrétaire d’Antonio m’appelle. Elle est en compagnie, d’Amadou le cuisinier. Il est arrivé tard ce matin. Quand il est arrivé, Francisco, Marenda et Florencia devaient déjà être loin de Nouakchott dans un taxi brousse en partance pour le sud, pour la Guinée Bissau, au autre horizon, une autre médecine. Francisco et sa petite famille ont pris le chemin des sorciers pour tenter de faire sortir la bête. Le père de Francisco est un grand sorcier.

Francisco a décidé seul de partir. Il sait sûrement le risque qu’il prend. Nous le savons. Je ne pense pas que Francisco ait agi avec ingratitude. Je crois que cela témoigne tout simplement de la distance qu’il nous reste à parcourir pour expliquer la maladie, pour apporter une information simple, compréhensible aux malades et à leur famille. Avec toute la relativité que ces explications peuvent avoir face à des croyances, des superstitions, des grimoires qu’il faut s’abstenir de diaboliser aussi car ils peuvent sans conteste avoir des effets positifs. Et tous les efforts du Dr Abderrahmane , d’Antonio et de moi-même ne pouvaient à ce stade concourir a faire gagner du temps au temps.

Je lisais il y a peine quelques jours le chapitre d’un livre sur le « désert sanitaire ». Fantasme des interventionnistes dans les pays en voie de développement qui pensent, notamment en matière de développement au sens large et de programmes humanitaires de santé en particulier, que rien avant eux n’existait. J’espère que les pratiques qu’elles soient animistes, médecines douces ou traditionnelles pourront éviter le pire à celui que je commençais à voir avec mes yeux de petits blancs comme un Ami. Non pas que notre relation était légitimée par des années de connaissance. Non mais juste le partage de quelques moments intimes comme il en existe dans la relation accompagnant – malade, marquée par de petits gestes de complicité, des regards sincères. Francisco me rappelle si besoin était que l’Amitié appartient aussi à ces notions dont les conceptions sont si différentes entre les cultures comme la vie, la mort, l’amour, la sexualité, la relation à l’autre.

Je reviens de la plage où je me suis assis quelques minutes face à la mer. Un chien errant est venu s’allonger à coté de moi. Un homme est passé me faisant un sourire, et a déployé de la plage son petit filet de pêche rond sur la mer.

Post scriptum

Antonio apprendra plus tard de Bissau Guinéens que Francisco décèdera quelques semaines plus tard.

Trois années on passé. Florencia a une nouvelle petite soeur...

Le Centre de Traitement Ambulatoire de Nouakchott a ouvert ses portes quelques mois après le départ de Francisco.

2007. Deux ans plus tard. Il est encore aujourd’hui conduit par le Dr Abderrahmane et accueille plus de mille personnes vivant avec le VIH/Sida dont probablement prêt de la moitié sont sous trithérapie avec un taux d’observance exemplaire. A Nouakchott, comme ailleurs, le devenir de ces structures est encore conditionné par le bon vouloir politique, à un accès à faible coût aux thérapies, à l’existence d’une motivation humanitaire des sphères dirigeantes, et tant d’autres obstacles potentiels qui justifient la parole d’Antonio : La lutte continue…

A Francisco, Marenda, Florencia et Tierno.

A Antonio, il sait quel lien nous unit.

A toute l’équipe de la Croix-Rouge française et du Centre de Traitement Ambulatoire de Nouakchott. Une famille…
Aux patients du CTA.

Nombreux sont ceux qui ont fait de ce projet une réalité et dont j’ai la prétention et le bonheur pour la plupart de pouvoir les compter au rang de mes Amis chers : Guillaume Adam, Jean Jacques Bernatas, Jérôme Clouzeau, Gérard Millot, Dr Abdallah Ould Horma, et bien sur le Dr Abderrahmane Ould Mohamedoune.

Sunday, September 24, 2006

à...

Camille est assis, le long de la jetée en pierre, adossé, nonchalamment, à une bite d’amarrage rouillée, flanquée d’un anneau qui n’a plus tenu d’amures depuis des âges éloignés d’une autre marine. Les années effleurent les écailles de rouille et les embruns vernissent la corrosion du temps d’une fine couche de sel aux reflets humides, comme le mica des roches qu’on ramasse au gré d’une enfance solitaire. Les pierres, jadis biseautées à la perfection par quelques tailleurs locaux, employés des administrations coloniales, ont des angles aujourd’hui arrondis de l’usure combinée des amarres, du vent, et des ondes marines salés venues d’un autre horizon. Des coquilles que Camille appelle « les chapeaux chinois » jonchent le sol, vestiges de quelques appâts laissés là par des pécheurs venus taquiner les truites de mer qui, par bancs entiers, migrent sous ses latitudes tropicales pour y frayer. D’autres enfants jouent, au loin, sur la plage à l’ombre des cocotiers dont les palmes s’animent de la fraîche brise du soir. L’air emporte avec lui vers le large les senteurs, les effluves sucrés d’une terre de latérite sur laquelle germe la fleur d’exotisme, celle du bout du monde.
Son regard balaye irrégulièrement une ligne horizontale qui s’étend du vieux navire chinois qui décharge ses sacs de riz, de l’autre coté de la rade, vers l’infini horizon. Chaque risée est accompagnée de son regard angevin, chaque oiseau qui s’envole emporte avec lui une promesse que Camille se fait à lui-même. Il sourit de voir les quelques albatros et pélicans s’élancer avec peine dans de grands claquements d’ailes. Il s’inquiète de savoir si ce qu’il leur demande d’emporter au loin n’est pas un poids trop lourd. Mais, s’il doit continuer à projeter ses rêves de futur vers ceux disparus, qu’il pleure parfois, il faut selon les règles du sort qu’il s’est fixé avec tout l’arbitraire d’un enfant qu’il n’est plus, que ces messagers des airs puissent décoller au bout de leur course.
Une raison providentielle le refreine parfois dans ses ardeurs à accumuler ce qu’il analyse déjà comme de futures frustrations ; et si jamais ces rêves se fracassaient contre la ligne d’un quotidien venu s’ériger en rempart de prison des convenances sociales ? Comment pourra t’il, n’ayant qu’une vie à peine commençant, mettre bout à bout ses rêves pour la faire existence. Seul son grand-père avait su vivre deux vies en une, fruit de son instruction, de sa sagesse quand il fermait les yeux, de son esprit libre, inventif et rêveur. Procuration seule accessible aux poètes. Camille s’imprégnait chaque été, pendant les grandes vacances, dans cette banlieue parisienne de ce savoir et de cette philosophie du possible avant de reprendre son avion vers l’été, laissant ici les autres enfants s’enfouir dans l’automne. Il s’était un jour surpris de voir en trait d’union musical le chant des mouettes, qui, au jardin du Luxembourg ou dans ce petit bout de terre perdue entre les tropiques, vole sur une portée unique de deux mondes en partition.



Camille est debout le long de la jetée en pierre, sa tête au creux d’une de ses mains, le coude sur sa jambe qu’il appuie sur la bitte d’amarrage. Chacun de ses sens se blottit dans les alcôves d’antan, refuge rassurant des souvenirs d’une enfance ici à jamais enfouie. Le vent fait battre son ample pantalon de lin blanc. Son torse nu et bronzé n’a plus que la force du temps passé. Son regard oscille ce soir dans une verticalité infinie, de ces pieds nus aux étoiles naissantes qui scintillent dans la clarté évasive d’un jour qui termine, d’une vie qui s’achève.
Sa vie, elle fut belle ; alternance de départs et retours. Elle l’a fait constamment osciller de part et d’autre de l’horizon de mort qui s’inscrit parfois sur le petit écran vert d’une machine d’hôpital. Que n’a-t-il pas eu au long cours de sa vie si ce n’est ce que tout homme heureux rêverait encore d’avoir ? C’est uniquement face à lui-même, dans l’espace intime de cette solitude aimée ou haïe, offerte à chacun, havre pour peu qu’on consente à l’apprivoiser, qu’il aura parfois foulé de ces pieds l’itinéraire d’un enfant gâté. D’aventure, il ne lui reste plus que celle, introspective, du sens de cette solitude si souvent questionnée au fil d’un parcours admiré qu’il a voulu libre et coloré. Pourquoi n’avait il pas peur d’être seul après avoir tant aimé ?
Camille pleure ce monde devenu schizophrène. Ses yeux rougissent de larmes versées d’une pureté musicale africaine, évanouie d’une voix grave, de rythmes lourds, quelques cordes qui font vibrer son épiderme du même frisson que le vent des alizés. Il aima chacun des sanglots de sa vie.


Ils sont tous là, venus le saluer et lui remettre les gages des promesses accomplies. Albatros et pélicans sont posés en silence, assoupis d’un voyage au-delà des océans, allégés de leur fardeau, libres de leur promesse.




Kaboul, le 24 septembre 2006

Saturday, September 09, 2006

Sur une route menant aux Indes

Au loin, perçant la couverture de nuages blancs, défilent les cimes éternellement enneigées du Cachemire, étincelantes sous les lumières d’un soleil, à cette altitude perpétuel. A la façon d’un Gulliver, je fais ce matin un pas de géant entre deux parties de cette Asie qui n’en finit pas de violer mes sens, m’autorisant même à flirter avec le bonheur du voyage.
Le voyage a ses icônes : la rose des vents, le carnet et son stylo, les tropiques, le tampon d’un passeport, les images jaunies d’un autre temps, les points cardinaux, les hémisphères. Et je redécouvre à nouveau ce monde immense qui se cache derrière un visa éphémère.
Merci à toi, mon ami Tèje, le voyageur, pour avoir bien voulu me prendre par la main pour faire que ces premiers pas au pays de Gandy soit une ballade dont la richesse a apaisé l’ensemble des frustrations que l’on peu connaître ici, à Kaboul.
Il y a sans conteste des différences fondamentales entre le touriste et le voyageur. Non pas qu’un mode de vie domine l’autre ou ait plus de noblesse, non. Les parcours sont différents, les appréhensions le sont également, les tempos du temps qui bercent le touriste et le voyageur ne sont juste pas ceux d’une même musique.
Se perdre dans le vieux New Delhi, au hasard des ruelles étroites, jouer des contrastes, ne voir les choses qu’avec parcimonie parce qu’on a le temps d’y revenir. Le temps dans cette ville se construit comme le travelling d’un cinéaste qui n’aurait ni début ni fin. Pas même les limites d’un jour rythmé des mouvements solaires. Chaque segment de trottoir, chaque carrefour, chaque entrée de maison sur lequel mon œil s’est fixé furent animés du passage incessant de personnages colorés, de regards envolés. La vie est dans la rue, la rue est la vie. Et c’est des senteurs que j’hume, des ombres qui se faufilent, des cris et des paroles qui animent la vie de la rue que j’arrive humblement à entrapercevoir le rythme fondamental et premier des habitants de New Delhi.
Dans le temple d’Hauz Kaz, de jeunes couples volent aux carcans socio-éducatifs et autres traditions le droit de se tenir par la main. Le palefrenier de Deshbandhu Gupta road brosse ses attelages de chevaux blancs qui seront utilisés pour transporter les mariés du week end. Au nord du quartier de Sadar, quelques habitants ont élus domicile dans un cimetière, les enfants y rient, les vieux y boivent le thé et même les différences linguistiques disparaissent derrière les sourires échangés. Moments choisis d’une déambulation de dandy voyageurs qui valent tout autant un magnifique film de Bollywood, une après midi de shopping à Connaught place, un Gin Tonic à L’impérial ou un voyage dans le temps au National Muséum. Contrastes. Essais. Peut être.
Les yeux noyés d’images, l’esprit ivre de questions sans réponse, ces éléments fusionnent en moi dans une sérénité nouvelle. Rien ne sert de courir ici car c’est la position stoïque et contemplative qui fait sens. Un séjour se raconte, pas un voyage. N’est ce pas pour cela que les Moitessier, Loti, de Monfreid et autre Bouvier ont généré chacun une génération de voyageurs?

New Delhi a les scintillements d’une porte décorée, dont le foisonnement des couleurs me laissent perplexe sur la capacité humaine un jour à en trouver de nouvelles. Et pousser cette porte, c’est sûrement laisser ce pays et ses habitants arborer les parures d’une histoire ancestrale et s’y laisser conquérir. Puissent les hommes savoir assembler leurs différences comme seules les odeurs et les couleurs savent le faire pour vivre ensemble.
Et c’est sûrement là, derrière cette porte que se rejoignent le touriste et le voyageur : ils sont mus d’une quête différente mais, cependant, tout deux ne peuvent que lever la tête vers le ciel, à la façon d’un enfant qui regarde le ciel, et constater l’immensité du monde. C’est pour cela qu’il faut une autre vie.

Fin du deuxième mois à Kaboul, Afghanistan. Tout va bien.

Amitiés
Vincent

Ps : photos disponibles sur les clichés du Balloon
Et toujours : le forum du Ballon pour ceux qui le souhaitent

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Thursday, July 20, 2006

Là bas, y a pas la mer…

J’ai vogué quelques nuits cet hiver sur l’Altaïr, invité que j’étais par Henry de Monfreid. Compagnon providentiel, il saisit ma main, au détour du rayon d’un libraire pour s’asseoir avec moi, du coté de Obock, et m’enseigner les vertus d’un voyage.
Ces quelques mois depuis mon retour de Mauritanie n’ont finalement pas pris la morphologie d’une parenthèse sabbatique, mais qu’importe, au regard des bonheurs moissonnés et des erreurs commises. Si je n’ai pu avec tous ceux que j’aime, faire couler le temps aux terrasses des brasseries parisiennes ou d’ailleurs, j’espère que le destin saura animer votre pardon afin que le sort nous rassemble à nouveau. Et merci infiniment à tous ceux dont j’ai croisé la route et qui m’autorisent à partir avec le sentiment si fort et si réconfortant qu’ils seront aussi là, à la prochaine escale.
A quoi bon un bilan qui se limiterait à la seule énumération des escales d’un voyage. La corne de l’Afrique m’a nourrit de nouveaux horizons, infiniment beaux, l’Irlande m’a chaleureusement rouvert ses bras le temps d’un enseignement, et la Suisse désormais m’accueille pour faire vivre l’héritage de Dunant.
Mais qu’ont en commun, ceux qui franchissent les déserts, gravissent les montagnes, sillonnent les océans ou le simple voyageur?
Le port d’attache, le dôme sous les étoiles, le camp de base; il apaise les angoisses, apporte à la vie les substrats essentiels, procure tous les bienfaits d’une source d’eau pure, permet à l’être d’arpenter sans danger la palette des sensations retrouvées, de se fondre, l’espace d’un temps, parmi ceux qui animent, tels des virtuoses, un monde normal, le mien, Paris.
Et c’est en conscience de ce monde et de ce qu’il a de merveilleux, du plaisir que j’ai de vous y croiser, que je repars désormais vers d’autres cimes, plus orientales cette fois. Je vais en effet installer, pour un an, le camp numéro 1 de cette nouvelle aventure à Kaboul, capitale de l’Afghanistan.

Seulement les règles ont quelques peu changées puisque, cette fois, la caravane que je rejoins est celle du Comité Internationale de la Croix Rouge. « Quelle différence ? » allez-vous me dire ! Et bien pour ne pas surcharger le fardeau de ces mots je vous invite à aller voir vous-même l’espace de quelques clics :
www.icrc.org

J’aurai accès au mail mais il nous est demandé pour quelques raisons évidentes liées à la neutralité et à l’impartialité de l’institution, et à fortiori de ses collaborateurs, de ne pas diffuser de message, de blog, de photo qui pourrait compromettre – même sans volonté – les missions humanitaires que nous menons. Par conséquent, www.vinceball.blogspot.com ne sera alimenté que de textes plus éparses désormais, saupoudré d’anecdotes d’un ailleurs et d’un autre temps. Il reste cependant ouvert à ceux qui souhaiteraient contribuer à le faire vivre et l’animer de leurs créations à travers le forum du Balloon !

Comme un skipper qui part un peu la peur dans l’âme, j’ai quelques angoisses, naturelles, calmées cependant par la certitude que je suis heureux d’aller là bas, de vivre, même si là bas il n’y a pas la mer…

A très bientôt
Amitiés

Vincent
vinceball@gmail.com
Hotmail et Yahoo Messenger Id : vinceball

skype: vinceball0202

Wednesday, July 12, 2006

Navigation en mer rouge

Poême écrit par Henry de Monfreid
Ô Dieu, je t'implore, rends aisé le difficile,
A tes créatures, sur terre comme en mer,
Par la gloire de Tâha, le Prophète, meilleur des hommes
Miséricordieux, Saint, je t'implore, ô mon Dieu.
Écoute, ami, ce que nous disons :
Dès que le soleil se couche, prie le Prophète.
Nous disons, ô Dieu avec repentir et soumission :
Pardonne et sois indulgent, fais venir les mots simplement.
Sayhût, nous en sommes partis le soir,
Après avoir accompli tous les préparatifs.
Nous prîmes la direction du lever de 'Aqrab.
Une nuit durant, chacun assure son quart.
Cap sur Himârayn, durant une journée,
Ainsi que la nuit qui suit, jusqu'à ce que t'apparaissent des signes.
Après trois demi-journées de navigation aux étoiles,
Prends le cap du lever de Suhayl, maintiens-le.
'Abd al-Kûrî apparaît devant toi, des montagnes
Découpées, que l'on pourrait citer en exemple.
A tribord, Ki'âl Fir'awn disparaissent,
Tout comme Jurduf, comme je te le dis.
Puis vire vers Sindibâr,
Vers le couchant, mon ami, au lever du jour.
Fais attention aux alentours de Binnah, son fils et sa soeur
.
Attention, redouble de précaution, surtout par temps couvert
.
Le Cap Hâfûn est devant toi, élevé et proéminent.
Après l'avoir passé, mon ami, dirige-toi
Vers le coucher de Suhayl la verte. Écoute
Le timonier et fais attention qu'il ne s'endorme.
Pendant trois demi-journées, longe la côte Barr al-Khazâ'in.
Après la première, se trouve le cap Ma'bar, passe-le.
Puis ar-Rashâ' Ayl, où se trouve l'eau douce
Une fois hors de vue, tu as terminé la deuxième demi- journée.
La troisième demi-journée t'amène au cap Khayr,
Terre haute que tu longes au matin.
L'étoile Himârayn, que ta prière soit entendue,
Si tu prends sa direction, tu navigues en sécurité.
Sayf at-Tawîl se distingue nettement.
Qar'ad et Hubiyyah sont dépassés.
Tu continues, mon ami, pendant deux demi-journées.
Après Hîrâb, il y a sept zuwâm.
Peut-être diras-tu qu'il en faut plus, ô toi l'éloquent,
Mais si le vent est constant avec toi,
Tu arriveras à Fshût à temps.
Toi et moi devons être très attentifs.
Continue ton parcours en suivant l'étoile al-Himâr,
Je veux dire Himârayn, ô Sadr as-samar.
Longe la côte
Vers Murûtî, dont tu apercevras les amers.
Un grand arbre, puis les dunes de sable,
Tu verras deux dunes rouges
D'où émerge un sommet volcanique noir.
Après les avoir dépassés, on ne s'en occupe plus.
Ton étoile est maintenant 'Aqrab, suis-là.
Conduis-nous en maintenant ce cap.
Elle recouvre toute la côte des Banâdir.
Jusqu'à Barâwah, au-delà, tu es en sécurité.
Maintenant, tu mets le cap sur Himârayn.
Si nous implorons Dieu, notre prière sera entendue.
Suis-le mon ami et tout ira bien.
Au matin tu seras à al-Jubb ou à proximité.
Voici les îles Kuyâmâ, ô toi le perspicace.
Tûlah, Tiwâlah, suis-les en allant droit devant.
Umm al-Khawâdir se trouve sur la route.
Tu reconnaîtras la terre aux arbres qui s'y dressent.
L'étoile est toujours celle dont nous avons parlé,
Si tu changes de cap, prends un khann dans sa direction.
Suis la côte et restes-en près,
Tu arriveras à l'île Kiwâyûh où la côte disparaît.
Maintenant à tribord se trouve le golfe de Yâyâ et ses récifs.
Attention ne t'en approche pas comme ceux qui le font.
Regarde à tribord apparaître sept îles séparées les unes des autres,
Ainsi que le sommet de l'île Mânda qui s'élève.
La petite colline où se trouve Shaylah, vise-là.
Suis-là, tout en t'en approchant.
Vire de bord, évite de lofer,
Sinon tu monteras sur les récifs.
Reste au milieu du golfe clair
Et tu auras l'esprit calme et tranquille.
Si toi l'éloquent, tu écris et tu lis,
Regarde à bâbord et tu verras les huttes.
La mousson est arrivée à Shaylah et Lâmû.
Et ce que tu attendais est arrivé, jeune homme.
Si tu transportes avec toi de l'oignon,
Ici et à Zanzibar, il se vend cher.
Aux premières lueurs du jour, nous prenons la mer
En mettant le cap sur le coucher de Sindibâr
Pendant la moitié d'une demi-journée, l'Eternel est celui qui fait durer.
Nous retournons vers Suhayl la verte et filons droit.
Suis Suhayl pour le restant de la journée, suis
Encore pendant la première moitié de la nuit, et pour le reste de la nuit,
Vire vers Himârayn, puis retourne vers 'Aqrab.
Au matin, tu te retrouveras à longer la côte quart après quart.
Au matin tu es à Kalîfî ou aux alentours.
Son amer est une dune élevée, toute en longueur,
Surmontée de hauts arbres, tu la dépasses.
Après cela, tu verras nettement les sommets de Mombasa.
Le cap est désormais pour Wâsîn.
Conserve le cap de Himârayn sans bouger,
Laisse chacun trouver ce qu'il désire
Puis, mets le cap sur Suhayl, ne t'endors pas.
Continue ta route jusqu'à ce que Mâzîwah apparaisse.
Et là jeune homme, tu es en sécurité.
Mets le cap sur Sindibâr, jusqu'à ce qu'apparaisse
Le cap de l'île dont les amers se dressent.
Puis l'île Umm ad-Dajâj avec des arbres.
Après elle se trouve l'île de Zanzibar.
Longe les toutes les deux à la lumière du jour,
Vers l'île de Mutûnî, que le règne de Dieu soit sans fin.
Laisse les îles à tribord.
Ecoute tout ce que j'ai dit, mon ami
Il y a des roches affleurantes longues et étroites.
Entre en paix au pays du clou de girofle.
Vous qui écoutez, concluons en bénissant le Prophète,
Sa famille, ses compagnons et tous ceux qui les ont suivis,
Tous ceux qui sont venus après eux tout au long des années,
Aussi nombreux que la multitude de fois où les priants se sont prosternés.

Saturday, December 03, 2005

Yé man !

Les embruns des alizés d’automne n’ont pas encore déposé sur les atolls caraïbes les colonies vacancières, transhumées par les vendeurs d’exotisme, proxénètes d’une beauté perdue, installés de l’autre coté du golfe du Mexique.
L’ouragan Wilma s’éloigne petit à petit vers d’autres longitudes et laisse derrière lui une mer inhabituellement agitée, une eau turbide, des boutiques aux rideaux baissés, des villégiatures vides. Le peuple de Jamaïque après des semaines de pluies tropicales intenses, se répare de l’angoisse d’une déviation subite du cataclysme qui aurait pu à nouveau le frapper directement de ses vents tourbillonnants, de ses précipitation diluviennes, des ses vagues rabotant les plages et meurtrissant les coraux qui sertissent cette île volcanique. Il est passé au large…cette fois.
Après une longue marche avec Matthieu sur la plage, nous arrivons dans ce lieu qui ce soir la animera les quelques curieux en mal d’attraction et de mélodies.
La scène est largement ouverte sur un public parsemé, absent, composé de quelques vacanciers, de jamaïcains aux coiffures rastas venus ici chercher plus que de simples notes, plus qu’un frisson d’accords reggae. Est-ce un appel à la communion universelle, rite de la religion rastafari, dont les églises n’ont de toit que les ciels de Jamaïque ou d’Éthiopie ? Est-ce l’auditoire d’un soir de l’expression originale d’une philosophie communautaire purement existentielle ?
L’arrière-scène est délimitée par un long mur, affichant une fresque peinte composée de visages multiples. Certains sont naturellement connus comme Bob Marley ou Jimmy Cliff, emblèmes mythiques, devenus au-delà des frontières des icônes au rabais d’une attitude anticonformiste d’un alter mondialisme terne, décalé, sans idée. Pour toujours. D’autres ne le sont pas, mais le caractère d’épitaphe témoignent de la violence qui parfois touche les communautés locales, victimes des guerres que se livrent les gangs des alentours, qui parfois font tomber les étoiles locales venues brûler leur talent sur l’autel du non sens.
Nous faisons quelques pas sur la terrasse de l’hôtel qui accueille cette soirée, hélés par quelques créatures féminines locales à la plastique avantageuse, dans les vapeurs de ganja et redescendons nous asseoir dans la fosse. Un groupe commence à jouer un reggae, inspiré, doux, moderne, parsemé de tentatives plutôt réussies de créations d’auteur. Ils sont légion ici les apprentis musiciens mais combien d’entre eux ont su laisser le répertoire local classique et les reprises incessantes, souvent hasardeuses des hymnes de Bob Marley, pour s’aventurer dans les interstices de cette musique née d’une parenté naturelle et complexe, fusion des airs envoûtant les populations vivant de part et d’autre de l’océan atlantique ?
Alors que la musique commence, j’aperçoit un homme, petit, âgé, du coté jardin de la scène. Il est modestement vêtu d’un pantalon noir, d’un tee-shirt rouge et sa tête est recouverte d’une crinière de dreadlocks blancs. Il va et vient sans raison à tel point que je ne saisis s’il est un vieux fou, aimé et respecté de tous ces compatriotes pour un passé glorieux ou bien s’il fait partie du spectacle ; mais alors quel est son rôle ?
Il dépose délicatement une vieille chaise peinte en jaune sur le devant de la scène et la surélève adroitement de trois bouteilles en verre vides de Red Stripe, la bière locale. Mais pourquoi trois alors que comme toute chaise celle ci à quatre pieds ?? Il en donne quelques instants plus tard, après avoir enlevé ses vêtements, une réponse immédiate et stupéfiante en volant tel un oiseau sur cette chaise, un équilibriste à l’esprit ailleurs, un danseur transis pas cette musique emprise de liturgie. Son corps est léger, libre et imprévisible comme les fumées de la ganja. Il joue avec la gravité, avec le centre de l’équilibre universel, invitation à le suivre dans son monde. Il saute du dossier, aux barreaux, s’assoie, se lève, fait le poirier en équilibre sur une main. Il pourrait être sur un cheval d’arçon, des barres parallèles, un trapèze…
Cet homme porte sur lui les stigmates du temps qui lui a tanné et coloré la peau. Le soleil, l’eau du lagon se sont chargés de la lui affiner peut être au gré des plongées et des pêches, près de la passe en quête de homards ou de poissons clown. Il est une lumière allumée du passé, dans l’essence artistique, exprime les danses, les regards, les mouvements corporels tels que les traditions orales les décrivent depuis les temps immémoriaux perdus aux plus proche des racines généalogiques de l’espèce humaine locale, pour la plupart rescapée des transatlantiques négrières.
Réalise t-il qu’il passe à travers le faisceau de la lumière jaunie d’un spot opportun, mise en scène du destin qui le propulse tendrement sur le terrain de nos émotions du soir. Mystérieuse condition humaine que celle de cet homme qui normalement devrait geindre la complainte de l’arthrose et qui au contraire est plus agile qu’un athlète, plus léger qu’un oiseau, plus fluide que l’eau à travers les galets. Il enchaîne de chanson en chanson, l’équilibriste de la chaise, le cracheur de feu, le mime. La musique en devient alors un art secondaire, dans cette île ou un hymne immortel raisonne chaque jour, dans chaque maison, sur chaque partition d’un apprenti musicien, puit inépuisable d’inspiration. Les corps des spectateurs restent statiques, fixant d’un regard embrumé et admiratif le vieil homme. Les pieds n’accompagnent plus la caisse claire depuis son entrée en scène, les lèvres se sont figées, les paroles chantées se sont faites murmures et pensées…

Dans un éclair de mes sens, je demande d’une façon impromptue à un couple d’anglo-saxons s’ils peuvent m’envoyer par mail les photos numériques qu’ils sont en train de prendre tout en leur tendant mon email. Je n’ai jamais reçu ces clichés.

Entre deux morceaux, le chanteur présente son groupe, le petit homme a quatre vingt deux ans.

Sunday, August 28, 2005

Plénitude casablancaise...


Je reste là, sans bouger, sans comprendre. Etranger. Dérouté par son sourire aujourd’hui spontané et moderne, teinté d’assurance, mais toujours si fragile, émergé d’une récente genèse. Bouleversantes attitudes, échappées des carcans, affranchies des affres d’un passé qui encore contraint le futur.

La démarche est libre, le pas est dansé. Le tissu vole au vent, fluide et léger. Souplesse d’un corps qui a trouvé l’aire d’envol, parenthèse opportune, ici et maintenant.
Je foule prudemment l’avant scène d’une femme en naissance, en gardant intimement, en silence, l’émotion des secrets de coulisses.


Oubliée la lenteur ancestrale imposée d’un soleil de tropique, le cœur bat comme la vie. Elle jouie au présent d’une volonté tendre et farouche d’existence, guidée sans conscience par le chant des sirènes venu d’un espace aujourd’hui planétaire. Insolente et téméraire, elle captive la vitesse pour remplir son sac de fragments de bonheur, espérant un jour qu’ils fusionnent, créant l’alliage de l’expérience acquise.


Elle porte fière les couleurs d’un ailleurs tout en étant elle même. Que vienne vite ce créateur magique qui saura réconcilier l’identité et le paraître, volant à la nature aux traditions et à l’esprit du rif, la douceur, l’alliance et l’alchimie des couleurs de l’Atlas.

Sans résistance, mon esprit est troublé au constat que sa peau est dorée, des sables les plus rares, des ombrages les plus frais. Je capte furtivement la mélodie musicale du flirt de deux partitions linguistiques, dans une prosodie souriante, soutenue et vibrée. Quel est le ton de sa voix quand elle est attristée ?


Elle ravine les cœurs et fixe les regards. Trapéziste et jongleuse, c’est grâce à sa beauté qu’elle fait frémir les âmes. Les canons ont aujourd’hui ses faveurs et portent avec eux la sécurité réconfortante, que l’horizon, temporaire interdit, fragilise.

Pourquoi après tout vivre une lointaine aventure quand le nid de son être pour l’instant y suffit.
Dans un écrin de soies, cousues de dentelles, nudités opportunes et ludiques, je vois s’échapper au loin ce papillon aujourd’hui, chrysalide d’hier. Citadine, elle accompagne ses ambitions et ses rêves à travers les étroites ruelles blanches et bleus, au pied des remparts restaurés.

Elle plaide sans vergogne le secret d’un jardin de sincérité, de simplicité sans savoir qu’un brillant ne sera jamais si précieux car c’est elle qui en est le diamant. Elle est la richesse présente et future d’une nation, l’essence d’une royauté salvatrice, la fronde d’une nouvelle maternité, l’élégant modèle de la féminité, le témoignage insoupçonné d’un courage exemplaire qui, sans un mot, brave l’extrême exégèse.

Qui saura faire comprendre aux hommes qu’il vaut mieux parler en silence, laisser Dieu au repos, et confier serein le destin à celles qui portent le monde plus qu’elles ne portent les armes.

Fière et digne, sa détermination forgée au fil d’une éducation rigoureuse elle sera désormais l’avocate d’un pays mal connu, combattant les truismes d’ignorants, engagée, militante et discrète. La vérité ne viendra que du charme, le salut de la raison, et l’amour infini.

J’aimerai tant être en altitude du temps, au confluent de deux mondes, abstrait des époques et des modes. Qui m’a enlevé l’échelle qui m’empêche de redescendre du rêve à la vie ?

Le cynisme me quitte, qui empêchait ma souffrance.

Rencontres éparses, Casablanca, dimanche 28 Août 2005

Sunday, August 21, 2005

Nouakchott (18.06 Nord / 15.57 Ouest)

Nouakchott. Mauritanie. (N18.06 / W15.57)
Je réalise parfois à quel point cette ville sortie du désert dans les quarante dernières années reste encore exotique et mystérieuse, quand j’entends les pilotes et hôtesses d’Air France ou les nouveaux arrivant immanquablement la prénommer « Nouakchok ».

Elle est un point GPS sur une road book d’une étape d’un rallye sans enjeu ni surprise. Un hypothétique eldorado pour des aventures commerciales hasardeuses de vieux routards de l’Afrique, à peine sortis des époques coloniales ou ils avaient échoué leurs carcasses de baroude éthylique. Un point de ravitaillement pour quelques aventuriers descendus d’Europe venus y troquer une parenthèse de road movie contre une mythique Peugeot 504.
Mais elle se dessine aussi comme l’arche finale d’une marche de longues semaines, pour quelques bergers que l’on croise le long de la route de l’espoir, qui suivent leurs troupeaux de chameaux destinés à l’abattoir à l’entrée de la ville, en contrebas des premières dunes. Elle se veut la terre promise pour ces broussards au bâton, petits agriculteurs agro pastoraux, en quête du sous qui viennent grossir les zones de baraquements fragiles et surpeuplés. Elle constitue un monde à elle seule ; monde dont je n’ai pu qu’en partie saisir les règles sociales subtiles, héritées de l’histoire des tribus, cocktail détonnant – et parfois déroutant – ou se mêlent dans un creuset inaccessible la religion, les traditions, les règles tribales, le modernisme, l’opportunisme. Le mal et le bien.

Nouakchott est meurtrie ces derniers mois. Les rues aujourd’hui sont jonchées de panneaux, d’enseignes et autres paraboles envolés, obstruées d’arbres déracinés, recouvertes d’immondices déplacées par les eaux, animées du bouillonnement des égouts qui remontent en surface. Le ciment et la peinture des nouvelles constructions du programme de logement social sur la route de la plage dégoulinent et se craquent sous les pluies drues et pleurent déjà la corruption du système qui fera que tout sera bientôt à refaire. Après un coup d’Etat, une situation alimentaire délicate et une épidémie de choléra, c’est une ville essoufflée que je quitte même si cette population semble vivre ces évènements dans un fatalisme sans angoisse.

Vingt deux mois passés en Mauritanie car j’ai aimé ce pays, les rencontres, tout comme j’ai aimé y faire ce que pour quoi j’y étais venu. Je relis brièvement les quelques phrases que j’avais griffonnées à mon départ de Ho Chi Minh ville il y a deux ans et à nouveau je réserverai aux mois à venir le travail de tamisage qui me laissera avec des souvenirs précis, une mémoire sereine, un esprit léger et apaisé même si je suis déjà heureux du bilan qui est le nôtre.

Le nôtre car cette aventure est toujours et heureusement celle d’une équipe. Arbi, Marie, Lémine, Boubacar et Brahim, Diop et Aichetou, l’équipe du Centre de Traitement. Equipe fragile que je confie avec un soupçon de paternalisme à celle qui me succède. Chacun d’entre eux doit distendre le lien qui nous unit pour ce qu’il a d’amical, d’affectif et comme à chaque fois se réadapter au nouvel arrivant.

J’ai laissé au loin beaucoup de paysages que j’aurai scruté hors du temps. J’aurai aimé fouler le sable des villes mystiques de Oulata, Tichit, naviguer sur une pirogue entre Bogué et Kaédi, passer plus de temps à Iwik ou bien Ouadane, prendre le temps de chiner dans les décharges maritimes de Nouadhibou à la recherche d’un sextant oublié ou d’un cabestan.
Je suis passé à côté de biens des rencontres qui m’auraient enrichi. J’ai manqué bien des rendez vous avec moi à travers ce que j’aurai pu ressentir à organiser une vie culturelle et sociale plus active. Tout cela n’est pas grave.

La Mauritanie m’offre de nouveaux passagers à bord de ma vie, Antonio, Tèje, Jean Jacques et quelques autres. Et là est l’essentiel.

Fin du 22ème et dernier mois en Mauritanie pour rejoindre mi septembre mon port d'attache.

Amitiés
Vincent

PS 1 : Il est toujours temps de rejoindre les premiers gagnants qui ont courageusement pris leur plume pour inscrire sur le forum quelques mots partagés (pour les règles Cf. carnets de routes du Balloon).

Sunday, July 17, 2005

Et vous ?

"La Terre est un jardin bordé de nuit.
Tels des aveugles nous avançons, mais sûrs de nous, fiers, cruels, consommateurs, assoiffés de profit. Modernes?
Que restera-t-il à nos enfants de cette oasis si humaine?
Seront-ils seulement là pour contempler nos méfaits ?
Verront-ils, comme nous, les fleurs, le désert, le ciel aux mille étoiles..."
Théodore Monod

"Devenir ami avec les dieux en vaut la peine, cela leur fait plaisir et ils nous emmènent alors de temps en temps dans la troisième dimension où les choses s'éclairent et se transforment en évidences limpides et efficaces, je sais de quoi je parle, je les ai souvent fréquentés ...ici et là-bas."
Bernard Moitessier

"Les mots sont impuissants à décrire certaines émotions. Les plus vrais, les mieux choisis, trahissent le plus souvent la vie. D'abord parce qu'en eux-mêmes, placés dans une phrase, ils ne font que traduire une forme particulière de l'expression, modelant à tout jamais un seul état d'esprit. Car les états d'esprit, comme les actes, varient selon l'angle sous lequel on les examine. Je me refuse à emprisonner nos actes dans le moule rigide des phrases : je veux que vivent toujours en moi telle journée magnifiée par l'éclat de ma jeunesse, telle autre fertilisée par le grain d'où germerait mon avenir, telle autre encore, bouillonnante du défi que je lançais à une Europe exténuée, et qui toutes démontrent qu'au fil des ans ma volonté d'être ce que je sois n'a fait que s'affermir."
Ella Maillart

"Vis comme tu penses si tu ne veux pas finir par penser comme tu vis"
Paul Emile Victor

"C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, qui donne ainsi l'envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu'on y croire, aux idées qui vous y attendent..."
"Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait. "
"La dialectique de la vie nomade est faite de deux temps: s'attacher et s'arracher. On n'arrête pas de vivre ce couple de mots tout au long de la route. On a peine à quitter les amis que l'on s'est faits, mais en même temps on se réjouit de la chance qu'on a de pouvoir se promener sur cette planète. On se dit, si cette amitié doit durer, elle durera Inch'Allah. Dans la plupart des cas, elle ne dure pas.
Mais j'ai été très aidé en voyage. Il faut dire que c'est tout à fait comme dans la Grèce homérique, lorsqu' on est sur ces très mauvaises routes. On prend son temps, on fait des rencontres, on se dit : tiens, il y a un remarquable joueur de cithare ou un cornemuseur renommé dans la province. S'il n'est pas là, on s'installe une semaine, on l'attend. Quand on l'a écouté, on a eu à peu près ce que la région pouvait vous donner de meilleur et quand on va plus loin, on a des choses à raconter, des musiques à faire entendre. Donc, le voyageur a lui aussi une fonction nourricière. Nous, on nous tuait de questions et moi aussi, quand j'ai voyagé seul. On n'arrive pas les mains vides, on apporte son écot."
"Ce jour-là, j'ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s'en trouverait changée. Mais rien de cette nature n'est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'être qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr"
Nicolas Bouvier

"Amer savoir, celui qu'on tire du voyage"!
Baudelaire


Bravo aux premiers gagnants du jeu: Erwan, Tèje, Claire, Martine, Caroline, Luc, Hélène et Isabelle

Et vous ?

Amitiés
Vincent

Au fil du nomade


Chausse tes sandales
et foule le sable
qu'aucun escalve n'a piétiné
Eveille ton âme
et goûte les sources
qu'aucun papillon n'a frolées
Déploie tes pensées
vers les voies lactées
dont aucun fou n'a osé rêver
Respire le parfun des fleurs
qu'aucune abeille n'a courtisées
Ecarte-toi des écoles et des dogmes
Les mystères du silence
que le vent démêle dans tes oreilles
te suffisent
Eloigne-toi des marchés et des hommes
et imagine la foire des étoiles
où Orion tend son épée
où sourient les Pléiades
autour des flammes de la lune
où pas un phénicien n'a laissé ses traces
Plante ta tente dans les horozons
où aucune autruche n'a songé à cacher ses oeufs
Si tu veux te réveiller libre
comme un faucon qui plane dans les cieux
l'existance et le néant suspendus
à ses ailes
la vie la mort
Hawad, Caravane de la soif, traduit du Touareg aux Editions Edisud.
Fin du 21éme mois passé en Mauritanie.

Saturday, June 18, 2005

Le jeu mégalo du Balloon

Je suis assis face à l’océan, sur une plage calme à quelques kilomètres au nord de Nouakchott.

Cet endroit s’appelle le cabanon. Sûrement par référence aux quelques cabanes, construites de bric et de broc, essaimées le long de la plage. Parfois effondrées par la puissance d’une vague ou d’un coup de vent du grand large, parfois rouillées quand elles prennent simplement la forme d’un conteneur déposé là par qui ? Pour quoi ?

La couleur des vagues oscille entre le vert jade et le gris vert, selon l’intensité du spectre de lumière qui traverse les masses d’eau venues de l’horizon qui meurent en rouleaux déferlants. Des milliers de petits poissons agitent la surface de l’eau au plus grand bonheur de quelques oiseaux marins, qui plongent et replongent inlassablement en quête d’un festin providentiel.

Je repense à la conversation que j’avais en début d’après midi avec Imane et qui me fait réaliser que nous sommes déjà à l’aube de la trêve estivale. Trêve estivale ou espace de temps pour soi, pour la recomposition, la régénération de forces qui s’émoussent au fil des années, pour le repos version front populaire.

J'ai bien pensé une seconde faire quelques lignes sur des sujets dont je me rends compte après coup qu’ils ne sont intéressants que si ils sont sujets de joutes orales, si possible arrosées d’un Anjou ou d’un Saint Nicolas de Bourgueil. Et donc pas ici et pas maintenant.

J’ai bien aussi été tenté par quelques couplets impudiques, antidotes pour ceux dont la timidité les empêche de mettre quelques commentaires sur ce blog. Mais ils n’ont finalement ni les couleurs ni la sérénité qu’offrent la nature et le temps buissonniers.

Comme j’imagine, en cette veille de vacances, doivent fourmiller les jeux les plus déroutants et débiles sur les couvertures de magazines et dans la lucarne du petit écran, pourquoi ne pas, moi aussi, y aller de mon petit quizz ?

La règle du jeu est simple. Les vingt premiers messages et commentaires qui seront inscrits sur le forum (Cf. les liens dans la colonne de droite) gagnent un souvenir que j’aurai plaisir à ramener dans mes malles mauritaniennes et vous porter où que vous soyez.

1. Sujets libres

2. Min 50 mots

3. Inscrits sur le Forum du Ballon

Ce pays de nomades a un artisanat coloré, travaillé, précis. A une petite échelle, ce sera le prétexte pour vous lire, vous revoir, rapporter un peu d’eux là bas que je dois désormais apprendre à considérer comme étant un peu de moi ici…

A vous lire.

Bonnes vacances à toutes et tous

Amitiés

Vincent

Sunday, May 29, 2005

Et si la journée commencait par un sourire ?

Il y a des jours, on se réveille avec la gueule de bois. Oh non ! pas forcément la rabelaisienne des grandes ivresses enjouées et festives de camaraderies. Non, plutôt celle plus ténue et sombre liée à un abus de sommeil, à un pied gauche trop rapidement posé sur le sol, à un va t’en guerre qui s’exécute, à une semaine qui commence, à un choix difficile, à un futur incertain, à un raz de marée électoral !

Ne comptez pas sur moi pour disserter sur les résultats du vote de ce soir… d’autres vont s’en charger ! Et il ne servirait à rien d’argumenter les déclarations de celles et ceux qui à travers la lucarne de TV5 n’ont fait qu’afficher des mines radieuses de vainqueurs amnésiques ou des expressions déconfites de circonstances.

Et pour les quelques uns qui ont soulevé l’absence de démocratie en Europe, même si aucun système n’est parfait, nul doute que nombreux sont ceux prêts à les inviter de par le globe à venir passer quelques jours pour qu’ils viennent prendre le recul nécessaire à la révision de leur sémantique !

J’ai à nouveau ce week-end eu la chance de croiser sur mon chemin Kemal, Charlotte, Fabien, et Antonio, êtres aux parcours admirables, aux paroles douces et réfléchies, à l’humilité vraie contrastant avec une certaine démagogie voire arrogance, affichées des deux cotés sur les plateaux de télévision ou dans les quartiers généraux.

Puisse cette ferveur de tout ceux qui se sont prononcés pour le oui et pour le non se rassembler pour une fois autour d’une vraie action militante proactive, créative et innovante, constructive et tolérante.

Sans oublier jamais tous ceux qui ici et ailleurs, du Magreb à l’Afrique, du Moyen Orient à l’Asie, hors d‘Europe, se réveilleront ce matin, un peu brusquement, de leur rêve d’idéal…

Bonne journée.


Amitiés
VIncent

Monday, May 16, 2005

Un dimanche avec Allah

Dieu et Allah se sont réconciliés en Mauritanie. Désormais ce sera le samedi et le dimanche qui seront chômés et plus le vendredi, samedi. Dommage, cela donnait un petit air de différent, de pas pareil. Cela me procurait une certaine impression, d’inconfort, de résistance à l’habitude que le temps parfois nous fait prendre. Ce sentiment toujours étrange d’être au moins le temps d‘un jour en décalage du reste du monde.

C’est donc un travail de dimanche soir que celui de l’écriture.

Qu’est ce qui fait qu’il est parfois dur de prendre le plis, de s’habituer à certaines choses, à certains rythmes. Une nature humaine intime, bâtie de son histoire personnelle, enlacée de carcans silencieux, recouverte d’une culture conquérante. Finalement, est ce que la partition d’une vie n’est pas faite de ces lignes tendues et figures imposées entre lesquelles nous n’avons d’alternative que celle de jouer au parcours du combattant à la recherche de notre plaisir ou bien subir ou mourir.

Le vent s’est levé dans la nuit. Malchanceux celui qui avait laissé les fenêtres ouvertes… Un souffle de Nordeste a soulevé les plus fines des particules du désert, et les a transportées violemment vers le grand large d’un Atlantique devenu hostile pour quelques heures. Il n’a pas oublié de marquer d’une empreinte dorée chaque objet posé de ci et de là, comme une ombre figée attendant un nouveau souffle. Ce vent s’immisce dans Nouakchott apportant avec lui les radiations irritantes d’un air brûlant d’avoir, des jours durant, été au contact des étendues infinies de sables et de pierres. Les lumières des maisons se font plus douces à mesure que l’intensité électrique baisse faute pour l’homme du désert de pouvoir satisfaire aux besoins d’atmosphères réfrigérées de tous ses compatriotes devenus subitement modernes.

L ‘océan est chaud mais si triste d’un mariage de circonstances qui fait pâlir ses couleurs, d’habitude si vives, si opposées à ces pastelles éphémères. Le ciel souffre, du petit matin au soir tombé, de ne pouvoir offrir que les contours voilés d’un soleil espiègle, sans pouvoir dissiper ce buvard de sable et offrir au regard une érotique dentelle de clarté. Astre jaloux aujourd’hui de n’être plus le Roi source, relégué au jardin alors que la pièce se joue côté cours.

Les khaimas (tentes berbères installées sur les toits ou dans les jardins) arrachent leurs liens au sol, les buissons d’épineux roulants brûlent la priorité sur les pistes, les boubous des hommes maures et les melafas des mauresques deviennent des refuges providentiels et si peu esthétiques portés de la sorte, recouvrant leurs têtes.

C’est dans une léthargie passagère, et bien compréhensible, dans laquelle sombre alors la population que s’inscrit sûrement une forme de salut, emprunte de sagesse, mûrie depuis les temps ou naquit la tradition, et qui tient à l’écart toute agressivité ou soubresaut d’humeur ; en attente de l’accalmie espérée d’un lendemain.

La saison des pluies, des vents chauds commence. Elle m’accompagnera très certainement durant ces dernières semaines en Mauritanie avant que je ne retrouve pour un temps les airs tempérés de latitudes que j’espère plus accueillantes parce qu’elles vous y trouvent. La nécessité d’y terminer ce pourquoi je suis venu a eu raison d’une amputation temporelle de cette saison de peine qui aurait rendu mon esprit bancal et insatisfait.

J’ai retrouvé, depuis quelques jours, une ville Nouakchott non seulement vidée de ses habitants, calfeutrés chez eux, mais également de mes compagnons de route, Tèje, parti vogué sur les flots du Gange et Antonio. Comme si il me fallait déjà m’habituer au détachement inexorable dont je serai le sujet au fur et à mesure que l’investissement amical de ceux qui restent diminuera voire s’effacera, et m‘habituer à une forme de solitude. Pourquoi est elle si peu élégante les soirs de dimanche ?

Finalement, et à nouveau, il va falloir virer de bord et quitter cette route s’éloignant ainsi d’un rivage sur lequel je laissera prêt de vingt deux mois de mon existence, des succès et des échecs, des heureux et des déçus, des rires et des larmes, des arrivées et des départs, des secrets et des impudeurs…Tout ce que l’humilité me commande de ne voir que comme la trace d’un végétal sur le sable qui s ‘efface aux premiers vents de sable chaud…

Fin du 19ème mois passé en Mauritanie.