Sunday, July 17, 2005

Et vous ?

"La Terre est un jardin bordé de nuit.
Tels des aveugles nous avançons, mais sûrs de nous, fiers, cruels, consommateurs, assoiffés de profit. Modernes?
Que restera-t-il à nos enfants de cette oasis si humaine?
Seront-ils seulement là pour contempler nos méfaits ?
Verront-ils, comme nous, les fleurs, le désert, le ciel aux mille étoiles..."
Théodore Monod

"Devenir ami avec les dieux en vaut la peine, cela leur fait plaisir et ils nous emmènent alors de temps en temps dans la troisième dimension où les choses s'éclairent et se transforment en évidences limpides et efficaces, je sais de quoi je parle, je les ai souvent fréquentés ...ici et là-bas."
Bernard Moitessier

"Les mots sont impuissants à décrire certaines émotions. Les plus vrais, les mieux choisis, trahissent le plus souvent la vie. D'abord parce qu'en eux-mêmes, placés dans une phrase, ils ne font que traduire une forme particulière de l'expression, modelant à tout jamais un seul état d'esprit. Car les états d'esprit, comme les actes, varient selon l'angle sous lequel on les examine. Je me refuse à emprisonner nos actes dans le moule rigide des phrases : je veux que vivent toujours en moi telle journée magnifiée par l'éclat de ma jeunesse, telle autre fertilisée par le grain d'où germerait mon avenir, telle autre encore, bouillonnante du défi que je lançais à une Europe exténuée, et qui toutes démontrent qu'au fil des ans ma volonté d'être ce que je sois n'a fait que s'affermir."
Ella Maillart

"Vis comme tu penses si tu ne veux pas finir par penser comme tu vis"
Paul Emile Victor

"C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, qui donne ainsi l'envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu'on y croire, aux idées qui vous y attendent..."
"Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait. "
"La dialectique de la vie nomade est faite de deux temps: s'attacher et s'arracher. On n'arrête pas de vivre ce couple de mots tout au long de la route. On a peine à quitter les amis que l'on s'est faits, mais en même temps on se réjouit de la chance qu'on a de pouvoir se promener sur cette planète. On se dit, si cette amitié doit durer, elle durera Inch'Allah. Dans la plupart des cas, elle ne dure pas.
Mais j'ai été très aidé en voyage. Il faut dire que c'est tout à fait comme dans la Grèce homérique, lorsqu' on est sur ces très mauvaises routes. On prend son temps, on fait des rencontres, on se dit : tiens, il y a un remarquable joueur de cithare ou un cornemuseur renommé dans la province. S'il n'est pas là, on s'installe une semaine, on l'attend. Quand on l'a écouté, on a eu à peu près ce que la région pouvait vous donner de meilleur et quand on va plus loin, on a des choses à raconter, des musiques à faire entendre. Donc, le voyageur a lui aussi une fonction nourricière. Nous, on nous tuait de questions et moi aussi, quand j'ai voyagé seul. On n'arrive pas les mains vides, on apporte son écot."
"Ce jour-là, j'ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s'en trouverait changée. Mais rien de cette nature n'est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'être qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr"
Nicolas Bouvier

"Amer savoir, celui qu'on tire du voyage"!
Baudelaire


Bravo aux premiers gagnants du jeu: Erwan, Tèje, Claire, Martine, Caroline, Luc, Hélène et Isabelle

Et vous ?

Amitiés
Vincent

Au fil du nomade


Chausse tes sandales
et foule le sable
qu'aucun escalve n'a piétiné
Eveille ton âme
et goûte les sources
qu'aucun papillon n'a frolées
Déploie tes pensées
vers les voies lactées
dont aucun fou n'a osé rêver
Respire le parfun des fleurs
qu'aucune abeille n'a courtisées
Ecarte-toi des écoles et des dogmes
Les mystères du silence
que le vent démêle dans tes oreilles
te suffisent
Eloigne-toi des marchés et des hommes
et imagine la foire des étoiles
où Orion tend son épée
où sourient les Pléiades
autour des flammes de la lune
où pas un phénicien n'a laissé ses traces
Plante ta tente dans les horozons
où aucune autruche n'a songé à cacher ses oeufs
Si tu veux te réveiller libre
comme un faucon qui plane dans les cieux
l'existance et le néant suspendus
à ses ailes
la vie la mort
Hawad, Caravane de la soif, traduit du Touareg aux Editions Edisud.
Fin du 21éme mois passé en Mauritanie.

Saturday, June 18, 2005

Le jeu mégalo du Balloon

Je suis assis face à l’océan, sur une plage calme à quelques kilomètres au nord de Nouakchott.

Cet endroit s’appelle le cabanon. Sûrement par référence aux quelques cabanes, construites de bric et de broc, essaimées le long de la plage. Parfois effondrées par la puissance d’une vague ou d’un coup de vent du grand large, parfois rouillées quand elles prennent simplement la forme d’un conteneur déposé là par qui ? Pour quoi ?

La couleur des vagues oscille entre le vert jade et le gris vert, selon l’intensité du spectre de lumière qui traverse les masses d’eau venues de l’horizon qui meurent en rouleaux déferlants. Des milliers de petits poissons agitent la surface de l’eau au plus grand bonheur de quelques oiseaux marins, qui plongent et replongent inlassablement en quête d’un festin providentiel.

Je repense à la conversation que j’avais en début d’après midi avec Imane et qui me fait réaliser que nous sommes déjà à l’aube de la trêve estivale. Trêve estivale ou espace de temps pour soi, pour la recomposition, la régénération de forces qui s’émoussent au fil des années, pour le repos version front populaire.

J'ai bien pensé une seconde faire quelques lignes sur des sujets dont je me rends compte après coup qu’ils ne sont intéressants que si ils sont sujets de joutes orales, si possible arrosées d’un Anjou ou d’un Saint Nicolas de Bourgueil. Et donc pas ici et pas maintenant.

J’ai bien aussi été tenté par quelques couplets impudiques, antidotes pour ceux dont la timidité les empêche de mettre quelques commentaires sur ce blog. Mais ils n’ont finalement ni les couleurs ni la sérénité qu’offrent la nature et le temps buissonniers.

Comme j’imagine, en cette veille de vacances, doivent fourmiller les jeux les plus déroutants et débiles sur les couvertures de magazines et dans la lucarne du petit écran, pourquoi ne pas, moi aussi, y aller de mon petit quizz ?

La règle du jeu est simple. Les vingt premiers messages et commentaires qui seront inscrits sur le forum (Cf. les liens dans la colonne de droite) gagnent un souvenir que j’aurai plaisir à ramener dans mes malles mauritaniennes et vous porter où que vous soyez.

1. Sujets libres

2. Min 50 mots

3. Inscrits sur le Forum du Ballon

Ce pays de nomades a un artisanat coloré, travaillé, précis. A une petite échelle, ce sera le prétexte pour vous lire, vous revoir, rapporter un peu d’eux là bas que je dois désormais apprendre à considérer comme étant un peu de moi ici…

A vous lire.

Bonnes vacances à toutes et tous

Amitiés

Vincent

Sunday, May 29, 2005

Et si la journée commencait par un sourire ?

Il y a des jours, on se réveille avec la gueule de bois. Oh non ! pas forcément la rabelaisienne des grandes ivresses enjouées et festives de camaraderies. Non, plutôt celle plus ténue et sombre liée à un abus de sommeil, à un pied gauche trop rapidement posé sur le sol, à un va t’en guerre qui s’exécute, à une semaine qui commence, à un choix difficile, à un futur incertain, à un raz de marée électoral !

Ne comptez pas sur moi pour disserter sur les résultats du vote de ce soir… d’autres vont s’en charger ! Et il ne servirait à rien d’argumenter les déclarations de celles et ceux qui à travers la lucarne de TV5 n’ont fait qu’afficher des mines radieuses de vainqueurs amnésiques ou des expressions déconfites de circonstances.

Et pour les quelques uns qui ont soulevé l’absence de démocratie en Europe, même si aucun système n’est parfait, nul doute que nombreux sont ceux prêts à les inviter de par le globe à venir passer quelques jours pour qu’ils viennent prendre le recul nécessaire à la révision de leur sémantique !

J’ai à nouveau ce week-end eu la chance de croiser sur mon chemin Kemal, Charlotte, Fabien, et Antonio, êtres aux parcours admirables, aux paroles douces et réfléchies, à l’humilité vraie contrastant avec une certaine démagogie voire arrogance, affichées des deux cotés sur les plateaux de télévision ou dans les quartiers généraux.

Puisse cette ferveur de tout ceux qui se sont prononcés pour le oui et pour le non se rassembler pour une fois autour d’une vraie action militante proactive, créative et innovante, constructive et tolérante.

Sans oublier jamais tous ceux qui ici et ailleurs, du Magreb à l’Afrique, du Moyen Orient à l’Asie, hors d‘Europe, se réveilleront ce matin, un peu brusquement, de leur rêve d’idéal…

Bonne journée.


Amitiés
VIncent

Monday, May 16, 2005

Un dimanche avec Allah

Dieu et Allah se sont réconciliés en Mauritanie. Désormais ce sera le samedi et le dimanche qui seront chômés et plus le vendredi, samedi. Dommage, cela donnait un petit air de différent, de pas pareil. Cela me procurait une certaine impression, d’inconfort, de résistance à l’habitude que le temps parfois nous fait prendre. Ce sentiment toujours étrange d’être au moins le temps d‘un jour en décalage du reste du monde.

C’est donc un travail de dimanche soir que celui de l’écriture.

Qu’est ce qui fait qu’il est parfois dur de prendre le plis, de s’habituer à certaines choses, à certains rythmes. Une nature humaine intime, bâtie de son histoire personnelle, enlacée de carcans silencieux, recouverte d’une culture conquérante. Finalement, est ce que la partition d’une vie n’est pas faite de ces lignes tendues et figures imposées entre lesquelles nous n’avons d’alternative que celle de jouer au parcours du combattant à la recherche de notre plaisir ou bien subir ou mourir.

Le vent s’est levé dans la nuit. Malchanceux celui qui avait laissé les fenêtres ouvertes… Un souffle de Nordeste a soulevé les plus fines des particules du désert, et les a transportées violemment vers le grand large d’un Atlantique devenu hostile pour quelques heures. Il n’a pas oublié de marquer d’une empreinte dorée chaque objet posé de ci et de là, comme une ombre figée attendant un nouveau souffle. Ce vent s’immisce dans Nouakchott apportant avec lui les radiations irritantes d’un air brûlant d’avoir, des jours durant, été au contact des étendues infinies de sables et de pierres. Les lumières des maisons se font plus douces à mesure que l’intensité électrique baisse faute pour l’homme du désert de pouvoir satisfaire aux besoins d’atmosphères réfrigérées de tous ses compatriotes devenus subitement modernes.

L ‘océan est chaud mais si triste d’un mariage de circonstances qui fait pâlir ses couleurs, d’habitude si vives, si opposées à ces pastelles éphémères. Le ciel souffre, du petit matin au soir tombé, de ne pouvoir offrir que les contours voilés d’un soleil espiègle, sans pouvoir dissiper ce buvard de sable et offrir au regard une érotique dentelle de clarté. Astre jaloux aujourd’hui de n’être plus le Roi source, relégué au jardin alors que la pièce se joue côté cours.

Les khaimas (tentes berbères installées sur les toits ou dans les jardins) arrachent leurs liens au sol, les buissons d’épineux roulants brûlent la priorité sur les pistes, les boubous des hommes maures et les melafas des mauresques deviennent des refuges providentiels et si peu esthétiques portés de la sorte, recouvrant leurs têtes.

C’est dans une léthargie passagère, et bien compréhensible, dans laquelle sombre alors la population que s’inscrit sûrement une forme de salut, emprunte de sagesse, mûrie depuis les temps ou naquit la tradition, et qui tient à l’écart toute agressivité ou soubresaut d’humeur ; en attente de l’accalmie espérée d’un lendemain.

La saison des pluies, des vents chauds commence. Elle m’accompagnera très certainement durant ces dernières semaines en Mauritanie avant que je ne retrouve pour un temps les airs tempérés de latitudes que j’espère plus accueillantes parce qu’elles vous y trouvent. La nécessité d’y terminer ce pourquoi je suis venu a eu raison d’une amputation temporelle de cette saison de peine qui aurait rendu mon esprit bancal et insatisfait.

J’ai retrouvé, depuis quelques jours, une ville Nouakchott non seulement vidée de ses habitants, calfeutrés chez eux, mais également de mes compagnons de route, Tèje, parti vogué sur les flots du Gange et Antonio. Comme si il me fallait déjà m’habituer au détachement inexorable dont je serai le sujet au fur et à mesure que l’investissement amical de ceux qui restent diminuera voire s’effacera, et m‘habituer à une forme de solitude. Pourquoi est elle si peu élégante les soirs de dimanche ?

Finalement, et à nouveau, il va falloir virer de bord et quitter cette route s’éloignant ainsi d’un rivage sur lequel je laissera prêt de vingt deux mois de mon existence, des succès et des échecs, des heureux et des déçus, des rires et des larmes, des arrivées et des départs, des secrets et des impudeurs…Tout ce que l’humilité me commande de ne voir que comme la trace d’un végétal sur le sable qui s ‘efface aux premiers vents de sable chaud…

Fin du 19ème mois passé en Mauritanie.

Tuesday, March 01, 2005

Soulier N°19

Je suis assis sur un vieux siège bancal à la vigie du soulier numéro 19, 129éme wagon du train de 12h30 qui relie Zouerate à Nouadhibou. Un des trois trains quotidiens.
Zouerate une citée minière perdue en plein désert, une île. Nouadhibou un port, souvent l’avant dernière étape pour des hommes qui regardent le nord comme on aspire à une dernière chance.
Le vent frais souffle d’un hublot à un autre. La lumière est blanche dans ce désert de sable et le soleil au zénith est éblouissant. Devant moi, 16 000 tonnes de minerais de fer marient une poussière rouge au sable blanc soulevé par les 450 essieux des wagonnets. Tous siestent après la prière et le thé, je suis seul.

A l’aller, 210 wagons, plus de deux kilomètres de long, le plus long, le pari insensé d’hommes fous et audacieux… Tout ici est gigantesque, démesuré et simplement beau. Des dunes, aux camions, des montagnes de fer à l’accueil qui m’y est fait, quelques merveilles réunies de cette aventure qui dure.

Qu’il est loin le souvenir même récent du confort des trains français. A chaque accélération ou ralentissement, le convois subie une onde de choc incroyable qui peut si vous n’être pas correctement cramponné vous propulser à plusieurs mètres dans le wagon. Les roues crissent, ce long ruban tangue et roule au gré des imperfections et des méandres des deux brins d’aciers qui le supporte.

La vigie surplombe l’ensemble du train et est située sur un petit wagon de la taille d’un conteneur qui offre un confort tout relatif aux personnes de la société minière quand ils doivent se rendre du port à la mine. Comme à la passerelle d’un navire, on voit à des kilomètres à la ronde les massifs noirs isolés, filon de minerais de fer ou d’or, objets de toutes les convoitises et attentions prospectives. Sept cent kilomètres de voies, 20 heures de voyages et pour seule animation quelques bribes de conversations VHF inaudibles entre les conducteurs et les employés qui vivent sur quelques bases de vie réparties tous les cent kilomètres de ce fil d’ariane.

Le convoi se meut à 40 kilomètres par heures mais à de nombreux endroits est contraint au ralentissement pour cause de travaux, de dunes mouvantes qui ont recouvert en quelques heures la voie ou bien de malade à évacuer vers l’hôpital le plus proche !
Ou quand la notion de proximité s’est apparentée avec celle du temps suspendu…

Nous venons de passer une base de vie, kilomètre 569. Quelques palmiers sous perfusion des wagons d’eau amenés une fois par mois de la source qui se trouvent à des centaines de kilomètres. Quelques maisons basses, fouettées par les vents. Toutes ceux qui y vivent sont de près ou de loin des employés de la société minière, salariés ou appelés pudiquement journaliers, en charge de la sécurité du train. Celui-ci ne s’arrêtent pas mais continue un peu plus doucement sa route et tous s’affèrent à observer si un essieux n’est pas bloqué, et si les sabots d’accrochage tiennent le coup sous les chocs qu’ils endurent, si un patin de frein n’est pas rester en contact avec une roue. L’inertie et la taille démesurée de ce train ne permettent pas au pilote de se rendre compte d’une telle panne. Pas de problème mécanique nous continuons. Un petit paquet est furtivement jeté par la fenêtre, du courrier.

A la sortie de la base est garé un petit train de couleur, une micheline et deux wagons qui baladent dans ces immensités quelques touristes venus chercher quelque chose de différent, de pas pareil !

J’aime cet espace de temps qui à l’instar de ce que l’on peut ressentir en bateaux, vous isole de toute vie extérieure. Nous sommes en milieu de journée et l’arrivée est pour demain, et elle sera quand elle sera au gré des pannes, des imprévus, de ce que la nature a aussi décidé. Seul mon ordinateur portable sera dans quelques heures une source de divertissements quand la nuit sera venue, que les quelques passagers et convoyeurs se seront endormis.

Au loin, j’aperçois quelques tentes blanches de nomades. Ils doivent être les bergers de quelques ânes, moutons et dromadaires qui paissent ce que les criquets ont bien voulu laisser de leur festin des mois passés. Là, prend plus qu’ailleurs la vraie signification de peuple couché, image attribuée à un anthropologue du début du siècle pour qualifier sa vision des peuples nomades qui habitent le désert. Comment pourrait il en être autrement par ses chaleurs et ses vents qui balayent la région.

Tout au long du train, des passagers clandestins qui voyagent assis sur le minerai dans des conditions invraisemblables fument des cigarettes, se préparent le thé et trient les quelques marchandises qu’ils vendront une fois arrivés.

Quelques heures ont passé. Hasard ou coïncidence, ce soir c’est la pleine lune et ce travelling n’en sera que plus long…

Fin du 16ème mois de ce beau voyage en Mauritanie.

Merci à Gilou et JC pour ce qu’il m’ont donné ici et m’avoir aussi permis de mettre tout cela en musique… et bonne chance à Jean Marc et Ludovic pour la suite de leur voyage vers le sud.

Je vous embrasse
Avec toute mon amitié
Vincent

Monday, December 13, 2004

Furtive de Nouakchott

Ce soir, la plage est déserte. Pas la moindre âme qui déambule le long de la plage de Nouakchott. Pas une seule de ses ombres élancées qui parcourent au loin inlassablement des kilomètres le long du littoral, pour qui, pour quoi ? J’y suis seul.
Le soleil tombe lentement dans un amas coloré de couches nuageuses de saison posées sur l’horizon.
Il y a déjà plus d’un an, j’arrivais en Mauritanie.
Vous aurez compris par mes silences littéraires que j’ai plus vu les murs de mon bureau ces derniers mois que les courbes minérales du désert ou les déferlantes de l’Atlantique qui viennent mourir sur les immenses plages de sable après un long voyage. Cette missive se limitera donc à quelques nouvelles de ma petite pomme et pour une fois ne sera pas une invitation au rêve, ou une fenêtre ouverte. En plus de quelques excuses pour un certain retard dans mes correspondances.
Je suis fatigué mais je vais bien. Cinq mois et ce sera la fin de ma mission ici. Et encore tellement de luttes…
J’aurai finalement avec toute l’équipe ici et à Paris réussi à introduire correctement la trithérapie en Mauritanie et faire sortir du sable un Centre de Traitement Ambulatoire qui assure une prise en charge globale des malades du Sida. Premier centre de ce type dans un pays musulman à influence arabe prédominante. Et si il est trop tard pour mon ami Francisco, les premières personnes qui courageusement s’y rendent en bravant les regards et les réactions stigmatisantes sont, comme vous pouvez l’imaginez, la seule récompense qui m’intéresse pour tout ce travail fourni.
Je ne serai pas totalement honnête si j’omettais également de préciser que l’inauguration de ce centre le 1er décembre par le Président de la Croix Rouge Française en est une également. Un grand, très grand Monsieur. Travailler pour des personnes que l’on admire constitue déjà pour moi l’un des fondements du plaisir à faire tout cela. Au rendez-vous du travail de son équipe, tout en naviguant dans les sphères du pouvoir et du protocole, sachant garder humanisme et humilité, certains, hélas trop rares, ont en eux les vertus qui devraient toutes baliser nos vie pour les rendre meilleures.
Renforcer désormais le dépistage, le secourisme et les bidons villes de Nouakchott seront pour les mois à venir les quelques cibles avant que je ne passe l’arc à un ou une autre.
Et aussi et surtout accueillir ceux qui s’annoncent ici et qui viennent enrichir notre univers de partage.
Je n’ai d’envie que celle de me souvenir des rencontres et des moments passés depuis plus de deux années de voyages. J’y entr’aperçois tant de manques, tant de choses à changer chez moi, tant de plaisirs encore à assouvir. L’importance de dessiner un quotidien serein aux milieux de mes rêves. Une porte ouverte à ceux qui le souhaitent. Mais il me faudra d’abord prévoir ce retour au camp de base, vous y retrouver, prendre du temps pour moi, pour vous. Etape ou escale que j’appréhende bien que j’y vois l’assurance réconfortante de votre présence.
La petite lucarne de TV5 m’offre déjà quelques travellings le long des grands boulevards enluminés qui me rappelle si besoin que nous sommes déjà à Noël. Alors permettez moi de vous souhaiter à toutes et tous de chaleureuses fêtes de Noël et de fin d’années. Vu du côté de ce monde, je ne m’aventurerai pas à souhaiter que quelque chose s’y améliore mais me limiterais au simple vœu de vous croiser sur ma route très bientôt.
Je pense à vous tous, en France, à Saigon ou ailleurs.
Je vous embrasse
Vincent

Wednesday, August 11, 2004

Histoire de pélerin

Il pleut sur Nouakchott.

Un rapide coup d’œil sur un atlas et je vous entends déjà me dire: quoi de très surprenant à cette période là de l’année, sous ces latitudes proche des tropiques, à une saison que l’on nomme quelque soit la langue locale usitée « la saison des pluies » ou plus joliment l’hivernage ? Certes, mes amis, la capitale de ce pays aride connaît en ce moment quelques précipitations éparses. Et si encore c’était l’intensité surprenante des orages ; à l’image de ceux qui m’ont tant fait aimé Saigon certains soirs sur les toits, ou bien chevauchant ma mobylette ou alors me baignant dans une piscine sous la lumière des éclairs. Il n’en est rien.
Il pleut même des dattes cette année en abondance, dans les oasis, à l’intérieur du pays - c’est la raison pour laquelle cette parenthèse estivale nommée aussi la Guettna, temps de la récolte des dattes, donne des airs de pèlerins aux broussards mauritaniens qui migrent sous les tentes installées entre deux dunes inondées de vents frais quand tombe la nuit.
Les vents de sable chaud venus de Libye ou du sud algérien déposent bien une fine couche de poussière d’or mais cela n’est seulement qu’un crachin d’un genre particulier.
Mais non. Ce n’est aujourd’hui ni l’une ni l’autre de ces intempéries.

Cette pluie là ne s’est pas annoncée. Quoi que… Ce matin là, un souffle d’air brûlant, irradiant presque la peau, sous un ciel d’une couleur sable éblouissante faisait prédire quelques broussards l’arrivée de ce qui fut jadis qualifiée de plaie dans l’Egypte antique.
Des nuages noirs dans un ciel blanc. Il ne manque qu’une symphonie de Bach ! Les criquets.
Telle une armée en rangs serrés, ces fantassins d’une bataille qui leur est inexorablement acquise progressent de branche en branche, d’arbre en arbre, de quartiers en quartiers, dans un bruits sourds et kafkaïen de pluie de feuilles, de branches qui tombent sous le poids des essaims, de mâchoires qui coupent et broient tout ce qui est vert et tendre.
Les questions alors s’enchaînent : quand vont ils partir, que va t’il rester d’une végétation déjà éparse….et mon jardin !! Moi qui avais visité quelques dizaines de maisons avant de porter mon choix sur celle-ci justement à cause des arbres et des plantes qui y poussent et procure une ombre, havre de fraîcheur par ces températures caniculaires ! Et toutes mes tentatives grotesques et risibles de les y empêcher auront été vaines !
Et bien il n’en reste presque plus rien. Quelques basses branches ont échappé à l’appétit dévastateur et aveugle de ces petites bêtes qualifiées – non sans ironie – de pèlerins. Mais c’est bien tout…
Que dire très vraisemblablement des cultures…

Et Dame nature encore plus surprenante a recouvert depuis la mer et les plages d’une couche de 10 à 20 centimètres de criquets morts, comme pris au piège d’un péché de gourmandise, prochaine et ultime étape du chemin de croix animalier, celle-ci fatale. Encore un mystère que cette fin étrange d’une partie de la colonie qui le ventre plein finit, là, sans explication. Aussi mystérieuse que la mort de dizaines de dauphins et tortues venus s’échouer le mois dernier sur cette même plage.

Ces deux jours d’invasion m’ont confirmé, avec un léger soupçon de traumatisme version Hitchcock, qu’il y avait encore bien des découvertes même macabres à vivre sur cette petite planète et bien des désastres dont je n’imaginais pas l’ampleur ; et que ma vie n’est encore que celle d’un jeune puceau qui commence à peine à éclore au gré de quelques voyages à aller glaner des bribes de ressenti et de vécu dans des pays et des situations teintés d’exotisme.

Autre sujet, autre fléau… j’ai depuis quelques mois pris, avec d’autres, le bâton de pèlerin – décidément ! - du traitement des malades du Sida en Mauritanie. Ce passage de la prévention au traitement m’a jeté à la face les réalités tragiques des malades, de cette maladie, d’un système de soins sidérant, de la lutte, de l’Afrique… Rencontre avec moi même, avec des hommes et des femmes, avec les visages admirablement souriants, forts et courageux de la maladie.

Mais de rencontres je ne retiendrais ici que trois merveilles que la vie m’a offertes comme un cadeau unique depuis quelques mois et dans lesquelles j’ai eu la chance de pouvoir puiser le meilleur du partage, de l’humanisme, de la camaraderie et je crois sincèrement de l’amitié. Trois mecs de grande classe, comme leur acharnement à faire ce qu’ils font, comme les projets dont ils sont animés et qui me font penser qu’à coté d’eux et de vous, bien des intempéries de toute nature peuvent encore passer, la vie se promet aussi d’être douce.

Salut Jean Jacques, bon alizé caribéen – que j’espère tant naviguer ensemble ! Tu me manques !
Bonne suite de voyage marocain à Tèje et bonnes vacances à Antonio, revenez moi vite !

Fin de mon 10ème mois à Nouakchott.

Je pense à vous.
Amitiés
Vincent

Monday, May 31, 2004

Brise de mer...

Il souffle sur Nouakchott un vent estival universel qui pousse les enfants hors des cours de récréation, les adultes sur les routes de leurs villégiatures de toile, le soleil à son zénith. Fidèles à ce qu’ils sont depuis la nuit d’un temps ancien, une partie des mauritaniens, broussard dans l’esprit, ses coutumes, sa vie tout simplement, va transhumer vers les oasis pour être prêt à temps pour la récolte des dattes. Le pas du matin se fait buissonnier, nonchalant.
Une frange du monde se prépare à mettre entre parenthèses un peu de son passé, quelques réalités constantes d’un futur proche pour vivre un présent délassant, en vacances d’une actualité meurtrie. A quoi bon remettre sur le devant de nos velléités quelque résolution, quelque objectif qui souvent égrainent, au fil des mois qui passent, leur lot de culpabilités sociales. L’été n’aurait il pas aussi été conçu pour être en vacances de nous même, à la marge de nos obligations ? Pour réaliser cet exercice d’équilibrisme de prendre du temps pour soi en s’intéressant aux autres ? Curiosité de la nature et du temps que ces mois soient également ceux des premières vendanges et des moissons, que les greniers de nos âmes se remplissent, tels les silos, de vigueur, de force, de positivisme. Enfilons donc nos panoplies de vagabonds…

Flânant chez un libraire continental fort bien achalandé, je croise sur une couverture le regard atemporel d’un homme qui me donna parmi les plus belles pages littéraires qu’il m’ait été donné de lire. Récits d’un homme aux exploits maritimes, né aux temps des colonies que je ne regrette, que par ce qu’elles marquaient les passeports – et surtout les existences - d’un « né à Saigon », Port aux Français, La Goulette ou Alger. Et je partage au fil des pages le récit de femmes et d’hommes narrant leur rencontre et leurs échanges parfois simplement épistolaires avec cet homme. Il n’y a de paradoxe entre le souvenir si vivant de Bernard Moitessier et son bateau qui n’a plus de sillage, car sa mémoire est active, créatrice, marquante et tranche telle l’étrave dans la vague bon nombre de mélancolies.
Savoir sans donner de leçons, connaître par l’essai, croire en une utopie parce qu’elle est juste. Ni guru, ni mentor, simple philosophe contemporain car il était aussi de ce monde, témoin parmi d’autres mais au récit singulièrement unique. Et d’une croyance en l’empirique, il baptisa son dernier bateau « Tamata » qui veut dire « essayer » en polynésien.

« Le chercheur de Vérité rencontre toujours un Maître sur son chemin. Il en reçoit l’enseignement et s’en va au bout d’un temps pour creuser dans la solitude, sûr d’atteindre la Vérité. Puis le doute arrive avec la fatigue et il cherche un nouveau Maître qui l’éclairera davantage. Ainsi de suite jusqu’au jour ou il comprend enfin que l’enseignement du Maître se limite à la pelle qui sert à creuser.
Car le Maître ne peut enseigner que sa propre technique pour fabriquer l’outil. C’est le chercheur de Vérité qui devra le faire, adapté à sa main qui est unique au monde. Certains auront besoin d’une pelle étroite et bien pointue. D’autres la voudront large et arrondie, un peu plate ou très creuse. Le manche aura toutes les formes possibles, court, long, mince, gros, en bois souple ou en bois raide, droit ou légèrement cintré vers le haut ou vers le bas. Cela dépend de chacun et nulle pelle ne sera tout à fait comme une autre.
Mais de toute manière, chacun est seul pour creuser. Et la forme de la pelle a bien moins d’importance que la Pensée, la sueur et la foi avec lesquelles chacun de nous fera son trou pour y chercher la Vérité. »
Bernard Moitessier – Tamata et l’Alliance.

Avant tout la certitude qu’il n’y a pas de modèle ni d’exemple à suivre, seulement des voies à découvrir soi même et à « faire découvrir aux autres », et cela, Bernard l’a fait mieux que quiquonque concluait un compagnon de vagabondage quelque part sur une mer.

Fin du 7éme mois à Nouakchott.

Et je ne pourrais conclure sans éclairer « le projet » de Bernard Moitessier qui avait cette clarté ultime de n’être pas un projet mais l’essence même d’une quête de soi porté au firmament de la Vérité, trouvée au gré de la communion d’une vie avec la mer et les hommes.

Je pense à vous.
Amitiés
Vincent

Tuesday, April 20, 2004

Sous le ciel de Chinguetti

Aucun des interstices de la porte et des volets en bois de ma chambre ne laisse traverser la lumière et pour cause puisque seules les étoiles brillent et scintillent dans le ciel de Chinguetti ce matin.
La lune décroît, jour après jour, et flâne chaque matin dans le ciel, comme si ces brèves rencontres matinales avec le soleil laissaient place à quelques échanges langoureux entre ces deux astres. Partage d’un espace, de l’espace et du temps.
Seuls les chants religieux des Imams appelant les fidèles à la prière ont interrompu mon sommeil. Je m’y suis désormais habitué et j’aime ces intermittences du somme. Je rassemble mes affaires et referme la porte bleue de ce havre située sur les remparts de l’auberge des caravanes, offrant une vue lointaine et dégagée sur la mer de sable et sur l’oued entre la vieille ville et les nouveaux quartiers.
Chinguetti est un petit village aux maisons basses, aux portes du désert, dont l’absence de raccordement au réseau électrique lui apporte la richesse sereine d’un vrai silence et offre généreusement à ses visiteurs et ses habitants la perception rare de la pureté des sons. J’aime à imaginer ce qu’était cette cité située sur le long chemin des pèlerinages à la Mecque et qui, comme tout carrefour des routes religieuses et commerciales, a figé l’espace d’un temps perdu la richesse, la connaissance, la mixité et l’échange.
Déjà se pressent, à la faveur d’une température clémente, charrettes, ânes et dromadaires guidés par des hommes aux boubous bleus ou blancs flottant au vent, qui à cette heure esquissent les ombres d’un jour naissant. Quelques coqs anticipent les premiers rayons du soleil pour réveiller les âmes endormies, les ânes hennissent, les chèvres bêlent.

Arbi est déjà levé ce matin. Il a plié son paquetage, fait sa prière.
Sidi, lui, jeune homme fait de bonté et de calme, apparaît la tête enturbannée. Image d’un homme tel que j’imagine ceux qui de tout temps arpentent le désert, du sable, de la torpeur, de l’eau rare, du thé, des caravanes. Quelques poignées de mains chaleureuses et encourageantes, il nous remet un paquet de sucre blanc, un sachet de menthe fraîche.
Après une courte prière à demi voix, Arbi démarre et nous prenons ce matin la route de Nouakchott. Fin de quelques jours de repos, parcourus d’instants de fraîcheur dans des oasis à croquer des carottes à la saveur subtile, à jouer au jeu local de dames, à visiter l’Histoire de l’homme, peinte il y a des milliers d’années sur des rochers au milieu de nul part, à boire le thé, des heures durant, et parler de tout et de rien, à visiter quelques bibliothèques privées gardant tant bien que mal les trésors des écrits anciens des époques glorieuses de l’Islam.
Après quelques kilomètres vers l’ouest d’une piste récemment damée, je ne regarde plus que dans mon rétroviseur pour voir le ciel nous offrir ses plus beaux auspices et chaque rocher se teinter de couleurs magiques sur la palette d’un peintre fou.
Tout deux, nous avons déjà en tête depuis quelques jours de ne pas descendre par la route goudronnée construite il y a quelques années mais de tenter d’emprunter l’ancienne voie qui conduisit des générations de caravanes et les premières automobiles d’Atar à Chinguetti et dont le nom raisonne en moi depuis les premiers rallyes qui franchirent ces hauts plateaux quand j’étais enfant.
L’exercice n’est pas simple car cette piste n’est plus entretenue et nous pouvons être amenés à rebrousser chemin s’il est obstrué par des pierres. Arbi semble confiant depuis que le gardien solitaire et sage des peintures rupestres que nous avons visité non loin lui a affirmé avoir vu deux véhicules la franchir quelques jours auparavant. Il ne ment pas. Il est pieux.
L’ouverture de cette parenthèse inouïe qui suspend le temps débute dans les décors cinématographiques de Fort Saganne, aujourd’hui en ruine mais hier…
La voiture franchie lentement et parfois chaotiquement les rochers et entame une longue descente dans un canyon escarpé, dont l ‘étroitesse laisse place au détour d’un virage à une plaine fleuretant avec l’horizon des cols, des falaises. Par les vitres ouvertes, pénètrent les bruits parfois inquiétants des pneus se déformant sous la contrainte des pierres anguleuses, et des chocs entre quelques rochers plus affleurant avec les bas de caisse de la voiture. Il nous faut vérifier parfois que l’étroitesse du chemin nous permet bien de franchir ces obstacles.
Dans le froid du matin, défilent lentement le travelling d’un décor sans égal. L’âme des nomades, le courage des bâtisseurs, la fougue sportive des pilotes rivalisent de pouvoirs suggestifs.
Une fois libérée du joug de ces falaises et de la lenteur imposée à notre convoi, nous croisons quelques bergers comme échoués là mais sûrement pas sans raison.
Peu de mots sont échangés et Arbi m’impose le sentiment que ce spectacle est aussi pour lui un émerveillement bien qu’il l’est déjà franchi si souvent de part le passé. Nous nous arrêtons, une fois les difficultés désormais derrière, pour boire le thé à l’abri de rochers, refuges rares et providentiels.
Arbi ne peux s’empêcher de sourire lorsque nous nous apercevons qu’il y a, à nos pieds, les traces d’une présence humaine… celle de l’époque ou les haches de pierre s’aiguisaient sur les rochers ! Des bi-faces, les stigmates d’une présence ancienne.
Trois verres de thé sont bus, patiemment fruits d’un cérémonial de préparation méthodique. Je n’ai pas encore percé le mystère de la signification exacte de cette tradition presque rituelle. Le premier verre serait amer comme la vie, le second doux comme l’amour, le troisième suave comme la mort. La multitude de versions différentes que les mauritaniens m’ont rapportée, ne serait-ce pas là l’expression de l’exercice de synthèse simple et pourtant si souvent vain que nous recherchons tous ?
Nous ne pouvons hélas pas nous attarder dans ce dédale de cirques, de plaines, de falaises car la route est encore longue et quittons en silence ce sanctuaire qui faute d’entretien sera amené à disparaître, faute d’être praticable.
Le souvenir de la passe d’Amogjâr lui restera.

J’engrange humblement ces lumières, ces espaces, ces silences, ces partages pour tenter que les départs soient moins déchirants, les séparations guérissables, les choix pensés, l’éloignement supportable, l’isolement créatif.

Fin du sixième mois en Mauritanie


Je pense à vous

Et pour poursuivre la série d’éclairages des projets qui me nourrissent d’admiration tant ils sont l’expression d’une passion qui va si bien à ceux qui la vivent je vous recommande sans modération de passer par la galerie de Xavier, rue des St pères, au numéro 16, cour intérieure. Autre havre sans aucun doute.

Vincent

Tuesday, March 09, 2004

un petit bout de moi...

Vous allez vous dire, sans doute, que je commence à prendre cet espace de parole et votre temps de lecture pour une psychothérapie autodirigée. C’est sûrement vrai, en partie au moins. Mais une fois n’est pas coutume. Dans cette ville et dans ce pays ou l’on nourrit contraint et forcé sa vie intérieure faute de pouvoir structurer une vie sociale au moins normale à défaut d’être satisfaisante, il me va assez bien de laisser aller parfois l’écrit au gré de mes frustrations et de mes plaisirs afin de trouver ici un espace finalement de conversation par l’espoir de vos réponses, toujours si plaisantes. Serait-ce aussi une conversation avec moi même ?

Ici se cristallisent plus qu’ailleurs peut être les manques. Mais l’effort à passer au delà n’est pas vain pour un peu que j’y mette les moyens. Xuan, Manu, Xavier, Sandrine, Patrice, Tania m’ont contraint, dans mes retranchements, à me reposer la question du pourquoi. Pourquoi être loin, pourquoi continuer, pourquoi cette attrait pour cette intermittence de vie, pourquoi ces écrits et pour qui, pour vivre quoi, pour quelle liberté, pour quoi faire… ?

Je ne sais pas, je ne sais plus si ces questions appellent à cet instant forcément une réponse. Non, je ne m’enfonce pas dans la solitude et finalement bien au contraire… ! Mais n’y a t’il pas besoin de nourrir cette infinie et si belle solitude qu’est l’espace ultime du moi, recouverte souvent d’une pudeur légitime et parfois à tord de culpabilité. Le sceau inviolable d’un jardin des secrets. Aux frontières ou seul notre image consciente nous regarde, accompagnée des esprits, des choses, des éléments du passé auxquels nous voulons bien accorder une place dans cette discussion avec soi.

Alors qu’est franchie une nouvelle année, je découvre que finalement ce coté du prisme de l’individu est d’une richesse sans fin pourvu qu’il soit nourri. Bien sur, il l’est par essence, aussi et toujours, dans le partage social, dans l’amitié, dans sa famille, dans l’amour, dans la lutte contre soi aussi. Est ce suffisant ? Peut être mais peut être pas. Ou se trouve in fine le siège d’une dynamique de projet, le conscient d’une action, la satisfaction ultime de n’être jamais seul, l’émotion suscité par un livre ou par un film, par un visage souriant ou bien triste ? Dans la conscience joyeuse d’exister plus que dans l’existence elle même. Conscience, qui comme je la lisais chez Osman Dan Fodio, est une plaie ouverte, seule la vérité peut la guérir.

Le temps passe vite, si vite écrasé par le travail. La saison des vents de sable a débuté. Le ciel et la terre sont en fusion monocolore. Nouakchott se réveille parfois sous une couche d’une neige qui ne fondra pas. Les pécheurs restent à terre. Le soleil se voile et invite pour une fois à le regarder sans peur, la lune a emprunté sa couleur à la palette d’un peintre talentueux.

Fin du Quatrième mois en Mauritanie.

Je ne puis résister ce mois-ci à vous orienter sur le projet de Philippe, aux tours du monde, autour du monde à qui je pense souvent et qui fut aussi à la source… 
www.renault.com (rubrique un tour du monde en Renault Scénic)

Je pense à vous

Je vous embrasse
Vincent

Wednesday, February 11, 2004

Un verre de thé ?

A toutes et tous,

Ce mois ci j’avais envie de vous parler du projet. Non, pas celui sur lequel je travaille mais de ce qui, finalement, doit naître un peu en chacun de nous pour souffler un vent de volonté dans les voiles de nos actions.

Lors d’une vacation radio récente entre deux navigateurs qui font le tour de la terre dans un sens opposé et sur des embarcations radicalement différentes, chacun affirmait ne vouloir pour rien au monde être à la place de l’autre, susceptible d’endurer de pires conditions de vents et de mer. Après un certain silence, l’un d’entre eux presque honteux de lancer un truisme sur des ondes précieuses, concluait «qu ‘être en phase avec son projet, c’est sans doute cela la définition du bonheur».

Et là je me suis mis à penser à chacun d’entre vous, à vous imaginer dans vos projets respectifs et bien réels, de mariage, de naissance, d’achat de maison, de voyage au Vietnam, de peinture, de création d’entreprise, d’examens, de tour du monde, d’anneau aortique, de site Internet, de romans, de scénarii, de changement de vie; et pourquoi pas ? Et combien d’autres encore ?

Chacune de ces initiatives porte en elle un pas supplémentaire vers une certaine connaissance de nous même et d’autrui. Elles alimentent inexorablement l’envie que nous avons de nous suivre les uns les autres dans ces expériences et de se sentir plus riches car mieux armés de la capitalisation de toutes ces tranches de vie. Chacun de ses projets porte en lui l’admiration et le partage.

Et j’ai bien peu modestement la douce impression que peu importe le lieu ou pour ma part je plante le campement de mon projet, vous y êtes de toutes et tous de passage, comme « des moments les plus intenses ».

« Pendant les heures chaudes de la journée, alors que la brume à l’horizon semble se confondre avec les songes, la vie au campement est ralentie. Les jeux, les discussions et le thé occupent une grande place entre les instants de sommeil, les repas et les prières. Les jeux variés et souvent complexes, exécutés à même le sable avec des bâtonnets et des crottes de chameau, ont sans doute été conçus pour répondre à l’ennui, quand la chaleur impose une certaine inactivité. Les moments les plus intenses interviennent lorsque le campement reçoit une visite. L’étranger est accueilli par des salutations rituelles et se voit offrir une calebasse de lait coupé avec de l’eau et du sucre pour le rafraîchir, le zrig, puis les trois verres de thé. La règle tacite permettra au visiteur de rester au campement pendant trois jours, « jusqu’à ce que le sel de l’hospitalité soit sorti de son ventre ». Cette hospitalité présente dans le désert un caractère vital car elles permet aux hommes et aux femmes de partager aussi des informations sur le temps, les pâturages ou les mouvements de campements. Avec le soir, les chamelles retournent vers les tentes et l’on boit du lait en savourant la douceur de l’air. La nuit tombe, envahie peu à peu par un ciel criblé d’étoiles jusqu’à l’horizon. »
(Extrait de Entre Sahara et Atlantique, le Parc National du Banc d’Arguin ) Pierre Camprebon.

Amitiés

Sunday, December 14, 2003

Entre Océan et désert...

Je gare la voiture le long du souk N° 8 pour aller acheter quelques fournitures de bureau chez un commerçant libanais. A Nouakchott, les trottoirs sont faits de sable. Comme si le désert avançait, et d’ailleurs il avance. Seul les chemins de bitumes où circulent de gros 4x4 peuvent contrer ce linceul qui délicatement se dépose sur la nature humaine. Des maures – ethnie arabe du pays – se ruent à ma fenêtre pour me faire le change au noir ; des hommes aux tuniques bleues qu’ils remontent inlassablement sur leurs épaules comme les femmes repositionnent leurs voiles de couleurs sur les cheveux. C’est tellement différent un voile quand il est de couleur…
Cette ville à des allures de far west encore épargnée de la folie des grandeurs. Pas d’immeuble, pas d’enseigne sauf quelques néons jaunis par le soleil, le sable ou l’age peut être. Des coiffeurs barbiers, des boucheries halal où pendent à l’extérieur des carcasses de moutons, quelques cybercafés, des épiceries des vraies, des vendeurs de tout et de rien, une petite fourmilière mi arabe, mi noire africaine chantée cinq fois par jours du haut des minarets. De vieilles Renault 12 sans frein aux voitures de luxe des quelques familles riches du pays passent en trombe sans même effrayer les ânes conduits eux à coups de trique. Cette ville ressemble au chaos, je ne puis dire encore si il est organisé ou non. Ce qui est sure, c’est qu’on sent déjà les torpeurs accablantes qui écrasent plusieurs mois par an les mauritaniens et les autres, et ici aussi c’est l’hivers...
Nouakchott est à quelques encablures de l’océan atlantique. Quelques kilomètres que l’on parcoure entre décharges à ordures sauvages, nouveau quartier sociaux aux constructions grises, terrains vagues et no man’s land. Au bout de la route, il y a la plage. Spectacle africain par nature que celui des pêcheurs remontant les bateaux en fin d’après midi et les vidant de leurs prises impressionnantes. Des poissons de 30, 40 kilos voire parfois plus. Des dorades coryphènes, des thons blancs, des diops, des sardines, par milliers, par centaines de kilos. Quelques touristes immortalisent ces couleurs. Quelques toubabs locaux bronzent un peu plus loin sur la plage du même nom ou bien devant le seul hôtel distant de quelques dunes. Je passe ici en fin d’après midi, après le travail, souvent.
De la plage on aperçoit au loin en regardant vers l’est, les courbes des premières dunes de sable rouge. Pas les dunes immaculées que l’on peut trouver un peu plus au nord. Celles-ci sont recouvertes de buissons épars, d’une végétation anguleuse et piquante. Elles affichent déjà à elles seules, toute la puissance de ces paysages, l’union entre la beauté et la mort. Je me suis enfoncé ces derniers jours de plusieurs centaines de kilomètres sur la route dite de l’espoir qui relie Nouakchott à Bamako au Mali. Un lacet de bitume jonché de cadavres, animaux victimes de camions pressés mais aussi des sécheresses des derniers mois. J’y suis parti plus proche du petit prince et des réalités mécaniques des spectacles automobiles qui nous offrent par procuration des images lavées de la réalité. J’en reviens avec un étrange sentiment (et quelques désagréments aussi !) que Saint Exupéry n’est qu’une fable et le nomadisme une nature mais que seule l’union de cette pureté irréelle du conte et de cette réalité impure du désert est la vraie porte qu’il faut trouver pour y être...

Avec toutes mes pensées

Vince

Sunday, November 16, 2003

C'est différent , c'est pas pareil...!

C’est différent…c’est pas pareil…

Le long des routes, des silhouettes ; rendues floues dans l’air chauffé à blanc par un soleil de plomb, elles me remettent en mémoire l’habit de soie traditionnel vietnamien dont la légèreté au vent avait gommé les contours. La fluidité de formes indéfinissables. Elles ne sont pas les contours du corps mais peut être une expression de l’esprit de celui ou celle qui porte ces tuniques colorées. Qu’elles soient d’origine sénégalaise, version boubou qui découvre une épaule, ou bien la djellaba des musulmans, elles affichent toutes des couleurs recherchées au plus profond des symboliques de l’histoire humaine et des contraintes de la vie locale empruntes de chaleur, de désert.
J’essaie depuis quelques jours de pratiquer ce grand écart un tantinet rapide entre l’Asie du Sud Est et un de ces joyaux, le Vietnam, et ce pays un peu méconnu d’Afrique de l’Ouest, confluent des arabes et des noirs, des nomades et des sédentaires, des marins et des terriens, des mers salées et des mers de sables, la Mauritanie.
Mon retour à Paris vu bref et je ne suis pas encore sorti tout à fait du Vietnam et de l’intensité de ceux que j’ai pu y rencontré, encore si présent à mon esprit.
Pour ceux qui le souhaitent (merci de me prévenir dans le cas contraire), je vais reprendre aussi régulièrement que possible mes écrits qui n’ont pas la prétention de satisfaire à une correspondance plus personnelle mais qui je l’espère laisse planer au détours d’un mail un soupçon d’ailleurs. Et promis, j’essaierai à nouveau de vous répondre à chacun d’entre vous.

Me voici donc désormais vivant à Nouakchott, travaillant à nouveau pour la Croix Rouge en République Islamique de Mauritanie…

Amitiés à tous

Friday, August 15, 2003

Xin Chao, Cam on...

Salut mes amis

Voici la dernière missive qui clôture douze mois de présence au Vietnam. Je ne coucherai pas sur le papier des confidences impudiques et un bilan précoce de ce que fut ma vie ici. Encore au volant de ma moto locale, dans les rues enfumées par les barbecues, dans le chaos de la circulation, sous les pluies chaudes et drues des orages de la mousson, je ne crois pas que ce soit le moment de tirer quelque leçon que ce soit.

Je crois que tout de même que nous avons fait avec l’équipe du bon travail. Il m’a, en tout cas, donné l’envie de pousser plus loin, de continuer. Le travail humanitaire n’est pas sans écueils mais en est il un qui soit sans ? En tout cas je pars avec la certitude que cette dynamique doit se poursuivre.

J’imagine que nous aurons le temps de discuter de cela dans les prochains mois. Et la perspective heureuse de vous revoir n’est pas sans donner un coté positif et attrayant (le seul ?) à ce retour en France…

Si je n’avais de crainte que la lecture en soit laborieuse, j’aurais tant aimé remercier nominativement tous ceux qui ont fait de cette année une richesse d’échanges, de partage et j’espère de plaisirs réciproques. De la petite vendeuse de cafés installée sur le trottoir devant le bureau, aux vendeuses du marché Ben Than, de mes camarades de jeux, Phuong, Laurent, Yen, Ngoc, Thach, Maï Do, Xuan, Chloé, Sabine - et les autres - à tous les vietnamiens qui ont ensoleillé mes journées de leurs sourires naturels ; sans oublié ceux hélas déjà perdus de vue, ou que je n’ai su voir plus souvent, ni ceux qui ont eu l’occasion de mettre une pierre de plus à notre amitié en passant me voir ici.

A travers le Juda d’une information parcellaire, j’entrevoie un peu de ce qui va être un quotidien dans quelques temps, et vous comprendrez bien aisément que j’essaye de prendre ici les dernières mesures d’une ascension de plaisir.

Je vous embrasse tous et toutes et vous souhaite une bonne rentrée. Puisse au moins le genre humain faire qu’elle ne sois pas caniculaire !

Fin du douzième mois au Vietnam.

Saturday, August 02, 2003

Descriptions colorées et rimes d'Asie

La vie à bord du sampan (Y. Schultz)

Vie active des sampaniers. Toujours les muscles tendus comme des amarres et les doigts en travail ! En plus de la pêche, c’est l ‘écopage du bateau avec deux coquilles de limules liées par des nœuds de joncs ; le calfatage des joints est minutieusement fait avec de la résine ou de l’écorce d’arbre, en guise d’étoupe trop chère. Enfin, ils peignent mutuellement leurs longs cheveux, car beaucoup de pêcheurs portent encore le chignon et Tho est fier du sien.

Lien, seule femme à bord, a grande besogne chaque jour.

Certes un sampan est un bien petit domaine pour une ménagère mais la cuisson du riz est longue et difficile. Lien y excelle. Dés le matin, accroupie entre les deux roufs, dans un espace grand comme une palme ou tiennent le fourneau, la jarre d’eau douce et des caisses, Lien accroupie, active son feu avec un éventail. On ne dira pas d’elle comme de la plupart des jeunes mariées sans expérience, qu’en dépit d’une bonne marmite, la moitié du riz est crue et l’autre brûlée. Il faut aussi rôtir des espèces d’anchois entre deux lattes de bois de bô, faire sécher sur le toit des roufs des poissons plats et blanc qui, de loin, ont l’air d’un vol de mouettes posées.

On lui apprend à fabriquer de la lignette et de fines cordes de soie pour certaines lignes et, comme elle fait tout habilement, le vieux Thô (le vieux Thô est le beau père de Lien) déclare avec attendrissement « qu’elle a la main fleurie ».

Lien aux jolis doigts, jadis de pourpre et toujours un peu doré par les papiers votifs (avant son mariage, Lien habitait chez son oncle, fabricants d’objets votifs, et l’aidait dans son négoce), a maintenant les ongles bruns, car elle coupe souvent en morceaux une espèce de grosse citrouille rosâtre qui sert à teindre les filets en marron. Point lui soucie. A bord, tout l’intéresse. Cette existence maritime et aventureuse lui plaît.

Ly Dong Than (Mat Gioi)

Pacifique chercheur des subtils problèmes,
Ly Dong Than est assis au seuil de sa maison,
Dans les senteurs de l’air, parmi les chrysanthèmes,
Qu’à son toit le soleil pend en toute saison.

Son esprit connaît, des négateurs extrêmes,
Ni l’orgueilleux plaisir, ni le mortel poison,
Le livre où Laotseu parle de la raison
Lui tient lieu de vertu, de règles et de systèmes.

Il aime seulement son jardin parfumé

Où le cache au regard un rideau de platanes.
Il connaît le silence ; il sait que les arcanes
Veulent la solitude ; et quand il a fumé,

Fier d’être sans désir, heureux d’être sans gloire,
Sa main à l’ongle long, du geste accoutumé,
Prend la tasse de jade, ou le pinceau d’ivoire.

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Fin du onzième mois au Vietnam et début de l’avant dernier….

Bonnes vacances et je vous embrasse.